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21/02/2013

La juriste et le cochon

natacha-boulgakov-rops.jpgLa juriste et chroniqueuse Marcela Iacub a entretenu avec l'ancien directeur du FMI une liaison de sept mois en 2012, dont elle a tiré un livre. Décrivant un être tiraillé, elle livre son analyse des événements du Sofitel, du Carlton et du couple Sinclair-DSK.

Dominique Strauss-Kahn revient sur le devant de la scène dans le registre de l'intime. L'ancien directeur du FMI est le héros malgré lui du livre Belle et Bête de la juriste Marcela Iacub. La chroniqueuse de Libération y raconte la liaison de sept mois qu'elle a entretenue en 2012 avec le socialiste. Elle y décrit un homme tiraillé entre sa nature «d'homme et de cochon». Le Nouvel Observateur en a publié les bonnes feuilles et a recueilli l'unique interview que Marcela Iacub donnera à ce sujet. Voici les points saillants de ces deux documents.

• La théorie de l'homme-cochon. «Le personnage principal est un être double, mi-homme mi-cochon (…). Ce qu'il y a de créatif, d'artistique chez Dominique Strauss-Kahn, de beau, appartient au cochon et non pas à l'homme. L'homme est affreux, le cochon est merveilleux même s'il est un cochon. C'est un artiste des égouts, un poète de l'abjection et de la saleté», résume au Nouvel Observateur Marcela Iacub pour évoquer la métaphore et fil conducteur de son roman. Sa définition du cochon? «Le cochon, c'est le présent, le plaisir, la vie qui veut s'imposer sans morale, qui prend sans conséquence.» Dans le roman, elle écrit: «Tu étais vieux, gros, petit et moche. Tu étais machiste et vulgaire (…), sans aucune culture. (…) Tu te comportais comme un méchant porc, tu n'étais plus la victime de la société mais mon bourreau.»

• Son appétit pour les femmes. «La liste de tes maîtresses, de tes conquêtes d'un jour, de tes putes successives et concomitantes montrait un autre aspect émouvant de ta vie de cochon. Ces femmes étaient laides et vulgaires comme si en chercher de jolies était déjà une manière d'être plus homme que cochon.»

• Ce qu'aurait été l'Élysée sous DSK. Marcela Iacub estime que DSK n'a jamais eu l'envie profonde de devenir président de la République, mais qu'il y a été poussé par sa femme, Anne Sinclair. «Tu as prétendu que tu étais prêt à donner ton sang pour la patrie, quand en vérité tu te serais servi de cette patrie pour verser ton sperme inépuisable. Tu aurais transformé l'Élysée en grande boîte échangiste, tu te serais servi de tes larbins, de tes employés comme de rabatteurs, d'organisateurs de partouzes.»

• L'affaire Diallo. Dans La Belle et la Bête, Marcela Iacub imagine ce qui a pu se passer au Sofitel de New York en mai 2011. «C'est un cochon qui prend une femme de chambre pour Catherine Deneuve dans Belle de jour. Seul un cochon peut trouver normal qu'une misérable immigrée africaine lui taille une pipe sans contrepartie, juste pour lui faire plaisir et rendre hommage à sa puissance. Et la pauvre est revenue dans la chambre sans que tu lui laisses un quelconque pourboire. La femme de chambre a été horriblement offensée mais pas violée.»

Sinclair «avait ce rêve d'être l'épouse d'un président»

• Le Carlton. Les amis de DSK qui l'ont convié à des parties fines «pensaient que s'ils organisaient des partouzes, ils allaient obtenir des bénéfices le jour où tu deviendrais président. Mais ils se trompaient car tu n'es pas reconnaissant de quoi que ce soit. (…) Tu aimes bien ces pauvres diables qui cherchent à te contenter. Tu aimais qu'ils paient tout, qu'ils t'attendent à ces soirées comme si tu étais un roi.» C'est cette attitude et non les relations de DSK avec les femmes rencontrées au cours de ces soirées, estime Marcela Iacub, qui est condamnable. «Cela fait de toi un salopard jouissant de l'humiliation d'autres personnes qui ne savent même pas qu'elles sont humiliées.»

• Anne Sinclair. Marcela Iacub réserve des mots très durs pour la journaliste qui a quitté DSK à l'été 2012. «Très peu de gens savaient que ta femme avait fait de toi un caniche. Tu ne pouvais pas envisager de la quitter parce que cette vie de luxe-là, c'était impossible d'y renoncer une fois que tu y avais goûté», écrit la juriste. Et de poursuivre: «Elle faisait semblant de ne pas se rendre compte que tu étais enchaîné à elle par son argent, plus elle te possédait, plus elle te soumettait à cette humiliation, à cette terrible prostitution.»

Marcela Iacub juge que, dans le couple DSK-Sinclair, c'était la journaliste, la plus ambitieuse. «Elle avait ce rêve d'être l'épouse d'un président. Et quand elle t'a connu, elle s'est dit: «Celui-ci est mon cheval. Le voilà enfin.» Si elle ne l'avait pas tant voulu, tu aurais abandonné la politique», est persuadée Marcela Iacub. Dans son entretien au Nouvel Observateur, la romancière en remet une couche sur le couple DSK-Sinclair: «J'ai compris à quel point elle est convaincue qu'elle et son mari appartiennent à la caste des maîtres du monde.» «Elle m'a dit la phrase que je rapporte dans mon livre: «Il n'y a aucun mal à se faire sucer par une femme de ménage.» Pour elle, le monde est séparé entre les maîtres et les serviteurs», affirme Marcela Iacub.

• Les motivations de l'auteur. Pour expliquer cette aventure avec l'ancien chef du FMI, qu'elle qualifie de «folie», Marcela Iacub suppose que leur histoire a servi d'«enquête de terrain» pour le livre. Elle explique aussi s'être comportée comme une «sainte» se sentant obligée de sauver quelqu'un de «honni et méprisé». Elle confie enfin avoir été au moment de cette rencontre «très déprimée». «Je devinais qu'un homme si égoïste pouvait se transformer en instrument de ma destruction», avance-t-elle. Les étapes de la liaison évoquées dans son roman sont authentiques, précise-t-elle. En revanche, les scènes sexuelles relèvent du «merveilleux».

Interrogée sur son opinion actuelle de DSK, elle a confié au Nouvel Observateur : «Cet homme n'est pas un violeur, ni même un méchant. Son problème est que son égoïsme, sa pauvreté spirituelle et son absence de sensibilité le rendent très bête. Il croit que les autres sont stupides (…), il se sent plus malin et fait des conneries.» Et de conclure: «Il est condamné à tout rater à cause de cette cécité et de ce mépris», à moins, explique-t-elle dans La Belle et la Bête, que le cochon ne fasse «un coup d'État». «Tu t'enfermeras pour écrire et tu transformeras ton sperme en encre et tu prendras vraiment ton pied», prophétise-t-elle.

10/02/2013

Chateaubriand à Saint-Hélène

Austerlitz.jpg

 

Dans Les chênes qu'on abat... Malraux s'irrite de ce que Chateaubriand soit allé à Prague, à la suite de Charles X exilé, pour répondre à des questions sans intérêt du roi, pendant que les enfants de France lui montaient sur les genoux: "Monsieur de Chateaubriand, racontez-nous le Saint-Sépuicre!".

"Que n'allait-il à Sainte-Hélène au lieu d'aller à Prague? Il y eût écrit son plus beau chapitre: "Devant cette masure semblable à la mienne, m'attendait un homme qui portait un chapeau de planteur. A peine reconnus-je Bonaparte. Nous entrâmes, nous nous égarâmes dans le destin du monde; et pendant qu'à mi-voix il parlait d'Austerlitz, les aigles de Sainte-Hélène tournoyaient dans les fenêtres ouvertes sur l'éternité..."".

06/02/2013

Une bombe atomique dans un sac à dos

Science & Vie n°810, mars 1985 (c'était la bonne vieille guerre froide).

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Des commandos américains, basés en Allemagne, sont équipés de véritables bombinettes qui laissent perplexe. Paradoxalement, en effet, il est difficile d'imaginer comment elles pourraient être utilisées.

Dans les années soixante dix, un Américain, sans doute un sénateur, avait souligné les dangers de ce qu'il baptisait la "stratégie de la valise" d'après lui, les Soviétiques pouvaient entasser des bombes atomiques aux quatre coins des Etats-Unis en les introduisant clandestinement dans de simples valises. Sa théorie ne suscita qu'une attention éphémère, parce que l'intérêt d'une telle stratégie semblait nul. Elle eut toutefois le mérite d'évoquer la question de la miniaturisation des armes nucléaires. Pouvait-on fabriquer des microbombes, quasiment portables dans la poche ?

On n'en est pas encore là, mais déjà la valise a cédé la place au sac à dos. Il trouve sa place entre un quart de bourbon et une ration K. Car si l'on en croit l'hebdomadaire Der Spiegel, il y aurait en RFA des commandos américains équipés de "sacs à dos atomiques". Ces unités, stationnées à Bad Toelz, en Bavière, et à la caserne Andrews de Berlin-Ouest, seraient prêtes en cas de guerre à franchir le Rideau de fer, transportant dans leur barda de quoi détruire, sinon une ville, du moins des ponts ou des tunnels.

L'information n'est pas neuve, diront les experts ; il y a environ 20 ans que ces armes, baptisées SADM (Special atomic demolition munition), sont réparties en Europe. De plus, sur les quelque 6 000 armes nucléaires entreposées dans les arsenaux de l'OTAN, celles ci sont les moins puissantes (de 0,01 à 1 kilotonne) ; alors, un peu plus un peu moins...

Pourtant, elles sont différentes, car elles seraient mises en oeuvre par des commandos dont l'efficacité, on l'imagine, tient avant tout à l'autonomie. Or, cela semble en contradiction avec la procédure d'emploi des armes nucléaires : décision prise au plus haut niveau, lente à prendre et à répercuter. L'existence de ces armes suscite deux questions. L'une est technique: quelle est la limite "physique" de miniaturisation d'une bombe ? L'autre, si l'on ose dire, pratique: quel rôle est assigné à ces armes ?

Loger une bombe atomique dans une boîte d'allumette n'est pas envisageable, du moins dans un avenir proche. Les armes nucléaires ne peuvent pas être rapetissées à volonté, parce que la réaction enchaîne qui entraîne l'explosion ne se produit que s'il y a une quantité minimale de matière fissile l'énergie dans une bombe A résulte de la fission d'un noyau, par exemple de plutonium (Pu 239) en deux fragments et deux ou trois neutrons.

Chaque nouveau neutron peut à son tour fragmenter un noyau et par conséquent créer des neutrons supplémentaires qui à leur tour cassent d'autres noyaux c'est une réaction en chaîne. Mais tous les neutrons ne participent pas à la fission: certains induisent des réactions différentes, d'autres s'échappent de la matière fissile. Or, pour que la réaction en chaîne se maintienne, il faut qu'au moins un, en moyenne, des neutrons produits à chaque fission provoque une autre fission. Dans le cas contraire, la réaction en chaîne s'arrête ; c'est donc le rapport des neutrons participant à la fission et des neutrons perdus (pour la fission, s'entend) qui détermine la réaction.



Pour l'essentiel, c'est la surface du matériau qui fixe les pertes en neutrons: un neutron qui atteint la surface s'échappe et ne provoque plus de fissions. Par contre, le nombre de fissions augmente avec la masse, donc avec le volume si la densité du matériau reste constante. Ce nombre peut devenir supérieur à celui des neutrons perdus. Car, quand la masse augmente, c'est proportionnellement au volume, c'est donc plus vite que la surface. Alors, pour une certaine masse, les neutrons de fission sont suffisamment nombreux pour que la réaction en chaîne continue ; c'est cette quantité que l'on appelle la masse critique.

De quoi dépend-elle ? En premier lieu du matériau fissile ; de sa composition (qu'il s'agisse d'uranium, de plutonium ou d'un mélange des deux), de sa densité et du nombre d'impuretés susceptibles de capturer des neutrons

La masse critique dépend aussi "d'arrangements" supplémentaires tels que des réflecteurs encerclant la masse fissile par exemple, l'uranium naturel fait un excellent réflecteur en entourant le matériau fissile, il joue un rôle de miroir vis-à-vis des neutrons qui s'en échappent. Résultat: la masse critique peut être divisée par deux ou par trois. Dans le cas du plutonium, la masse critique, qui est de 11 kg environ lorsqu'il est dans une phase métallurgique favorable, peut être abaissée à 5 kg avec un bon réflecteur.

Autre méthode: augmenter la densité du matériau ; car si la densité augmente, il y a plus de noyaux atomiques dans un même volume. Donc la probabilité pour qu'un neutron cogne sur un noyau fissile augmente, elle aussi. Avec un explosif chimique, on peut comprimer du plutonium et multiplier sa densité par un facteur parfois supérieur à trois. En fait cela permet de fabriquer une bombe atomique en utilisant une masse de plutonium qui est sous-critique donc qui ne peut pas exploser (c'est préférable si l'on veut stocker ces engins) tant que l'explosif chimique ne l'a pas comprimée jusqu'à un état super-critique.



Ce n'est pas le seul moyen de fabriquer une bombe ; il y a une méthode toute aussi générale qui consiste à scinder une masse de plutonium super-critique en deux parties sous-critiques séparées. Avec un explosif chimique, ces deux parties sont rassemblées au moment voulu. Avec ces quelques principes, on peut avoir une idée de la quantité de plutonium nécessaire, ou plutôt du volume qu'il remplirait avec, par exemple, une masse critique de 5 kg la densité du Pu 239 étant environ 19,5 g/cm3 (en phase favorable), on obtient un volume de 250 cm soit un cube de 6 cm environ de côté. En fait, il faut généralement plusieurs masses critiques pour obtenir une puissance convenable et empêcher la réaction de stopper tout simplement parce que si le nombre de noyaux fissionnés augmente, les noyaux fissiles diminuent, ce qui entraîne l'arrêt de la réaction au moment où la masse totale des noyaux fissiles devient inférieure à la masse critique.



Cependant une sphère de plutonium de quelques centimètres de diamètre peut en théorie être suffisante pour une explosion kilotonnique. Cela ne veut pas dire pour autant qu'une bombe peut avoir cette taille. D'abord, parce que plus la densité critique à atteindre sera élevée et plus il faudra d'explosifs chimiques pour comprimer le plutonium. Ensuite parce que, dans une bombe, il y a aussi un détonateur, des systèmes de sécurité, codeur, décodeur, etc. qui augmentent notablement son volume.

Voilà pourquoi la plus petite arme nucléaire existant, au moins officiellement, dans l'arsenal US atteint la taille sac à dos plus que sac à main. Cette arme est équipée d'une charge W-54 d'une puissance variable (0,01 à 1 kilotonne) ; cette charge pour aussi faible qu'elle soit par rapport à celles, mégatonniques, qui équipent certains missiles a un formidable pouvoir destructeur : à 800 m une explosion de 1 kilotonne provoque encore une surpression de 4,1 psi (1 psi = 700 kg/m2) capable de raser une maison, une onde de chaIeur de 3,8 calories/cm2 et des radiations de 670 rems.

Sven Ortoli

04/02/2013

Free Church of Country Sports

FreeChruchCountrySports.JPGLe 18 février, l’Angleterre abolira définitivement la chasse à courre – à moins que Dieu n’en décide autrement. Refusant de voir le gouvernement sonner l’hallali de leur sport favori, des chasseurs se sont constitués en Eglise. La chasse au renard est une religion, clament les fidèles de la Free Church of Country Sports (Eglise libre des sports de nature). L’interdire, c’est bafouer les droits d’une minorité religieuse.

Cet été, le gouvernement britannique a entériné l’abattage rituel des animaux de boucherie chez les juifs et les musulmans – une décision prise “au nom de la liberté religieuse et des libertés fondamentales de la population du pays”. Or qu’est-ce que la chasse au renard, plaide la Free Church, sinon de l’abattage ritualisé ? “Sans compter que, dans notre cas, l’animal a plus de chances de s’échapper que d’être tué”, commente Rod Brammer, un des pères fondateurs de l’Eglise, qui dirige une école de tir dans le Devon. Les parallèles entre religions établies et sports de nature abondent. “Les personnes de confession juive sonnent de la trompe, le shofar, et nous aussi.” Les chasseurs baptisent leurs enfants : lors d’une cérémonie d’initiation, ils maculent leur joue de sang avec la queue d’un renard fraîchement tué. “Est-ce plus étrange que de les habiller de blanc et de les immerger dans l’eau ?” La Free Church a son saint patron, Hubert, un chasseur qui renonça aux biens de ce monde après avoir vu un cerf qui portait un crucifix entre ses bois un vendredi saint. (Cette apparition ne tempéra en rien son enthousiasme cynégétique. Il chassa plus encore, mais au sein de l’Eglise). Le dimanche précédant la Saint-Hubert, des centaines de fidèles se sont réunis dans le Worcestershire pour bénir les chiens courants.

“La chasse est un culte authentique”, affirment les tenants de la Free Church. “La nature est une expérience religieuse. Pêcher ou tirer une proie, c’est un des plus beaux aspects de la vie”, s’émeut M. Gardner, éditeur du Countryman’s Weekly. “Nous n’invoquons pas le nom du Seigneur en vain. Beaucoup de passionnés de chasse et de pêche sont des chrétiens convaincus. Si vous prenez le temps de discuter avec eux, ils vous diront que leur vie au contact de la nature constitue une part importante de leur croyance religieuse. Tout ce que nous faisons, c’est affirmer que nous sommes une congrégation à part. Nous sommes différents. Nous tirons une grande inspiration spirituelle de la nature.”

Créée en 2001 pour donner voix au monde rural pendant l’épidémie de fièvre aphteuse, l’Eglise revendique près de 12 000 fidèles. Depuis le 15 septembre – jour de l’adoption du projet de loi anti-chasse à courre par la Chambre basse –, les nouveaux convertis affluent. Ils seraient 400 à 700 par jour à s’inscrire sur le site Internet (www.saint-hubert.org) de la Free Church. Parmi les nouvelles recrues, un chanoine, une vicomtesse, Clarissa (n° 1995), et une jeune femme si enthousiaste qu’elle s’est enregistrée deux fois, sous les nos 4843 et 4844.

Dans les magasins d’articles de chasse et les foires agricoles, des affichettes appellent à rejoindre la vraie foi. “La chasse et la pêche peuvent et doivent être une religion. Nous avons entrepris des démarches pour faire reconnaître la Free Church comme organisation religieuse. Quand ce sera fait, le gouvernement ne pourra pas nous attaquer. La justice devra se prononcer : c’est précisément ce que nous voulons.” Car les nouveaux prélats sont bien décidés à en découdre. Outre la discrimination religieuse, l’Eglise compte bien plaider la discrimination raciale, en faisant valoir la loi sur les droits de l’homme adoptée en 1998 par l’actuel gouvernement. L’article 9 établit le droit d’exercer sa religion ou ses croyances, l’article 14 interdit toute discrimination, qu’elle soit fondée sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou autres. “Le monde rural forme une minorité ethnique, et nous sommes de plus en plus ostracisés”, s’insurge l’agronome John Milne, un des piliers de la Free Church. “Nous n’avons pas la même perception de la campagne et de ses richesses naturelles que les autres, renchérit M. Gardner. Les adeptes des sports de nature ont leur propre littérature et leur propre expression artistique depuis des siècles.” “Nous sommes ethniquement et culturellement différents.” Différents, mais œcuméniques. L’Eglise est ouverte à “tous ceux qui ont trouvé Dieu dans la gloire de ses œuvres naturelles”.

 

(Daniel Foggo, The Daily Telegraph ;

BBC News ; The Independent, Londres ;

The Scotsman, Edimbourg)

24/12/2012

Le monde en 2030

la-fin-du-monde-approche.jpgLa planète en 2030 vue par les services de renseignement américains

C'est un cadeau pour le président Obama fraîchement réélu : le rapport Global Trends 2030, concocté par le National Intelligence Council (NIC) et qui vient d'être rendu public. Le NIC, petit cousin de la CIA, est en quelque sorte le bras analytique et prospectif des services de renseignement américains. Son rapport imagine le monde de 2030. Il présente logiquement un tropisme fort pour la géopolitique mais il a l'intelligence de ne pas oublier que les nations, les sociétés vivent sur une planète physique dont les limites s'avèrent de plus en plus flagrantes, que les êtres humains ont des besoins élémentaires (se nourrir, boire, se loger, se chauffer, se déplacer) et que ne pas pouvoir les satisfaire est aussi un facteur d'instabilité dans le monde. Je laisserai les aspects purement diplomatiques et géostratégiques aux journalistes et blogueurs spécialisés dans ces domaines pour m'attarder sur la manière dont les services de renseignement américains voient la Terre nourricière en 2030.

Les auteurs du rapport font un rapprochement entre le monde d'aujourd'hui et celui de grandes transitions dans l'Histoire : 1815 (fin de l'empire napoléonien), 1919 et 1945 (lendemains des deux guerres mondiales), et 1989 (chute du mur de Berlin et fin de l'affrontement Est-Ouest). A chaque fois, disent-ils, le chemin de l'avenir n'était pas tout tracé et plusieurs options s'offraient au monde. Il en va de même pour les années qui s'offrent à nous. Mais parmi les éléments qui contraindront le futur, il en existe un prépondérant : la démographie. 2030, c'est une planète de 8,3 milliards d'habitants (contre 7,1 à la fin de 2012), une planète vieillissante et de plus en plus urbanisée puisque, comme l'avait annoncé une étude publiée en septembre dont je m'étais fait l'écho, environ 5 milliards d'humains vivront alors en ville. Un chiffre à comparer avec les 750 millions d'urbains que comptait la Terre en 1950 (sur une population globale de 2,5 milliards d'habitants).

Soixante pour cent de la population mondiale dans les villes, cela n'est pas sans conséquences, notamment pour l'environnement. Le rapport explique qu'historiquement, l'urbanisation croissante "a conduit à des réductions drastiques des forêts, des changements négatifs dans le contenu nutritif et la composition microbienne des sols, des altérations dans la diversité des plantes et animaux supérieurs (incluant des extinctions locales) ainsi que des changements dans la disponibilité et la qualité de l'eau douce. Dans certaines études, ces impacts ont été détectés à des distances dépassant parfois les 100 kilomètres du plus proche centre urbain."

Au défi démographique s'ajoutent les défis climatique et alimentaire. Et tous les trois s'entremêlent. Une simple extrapolation des tendances actuelles en matière de consommation alimentaire donne des résultats susceptibles de faire tirer quelques signaux d'alarme. En raison de la croissance de la population et des changements de mode alimentaire dans les pays émergents, la demande mondiale en nourriture devrait augmenter de plus de 35 % d'ici à 2030. Or les rendements agricoles, même s'ils continuent de s'améliorer, ne suivent pas la même pente et, selon le rapport, nous vivons déjà sur les réserves : "Au cours de sept des huit dernières années, le monde a consommé plus de nourriture qu'il n'en a produit. Une grande étude internationale estime qu'en 2030, les besoins annuels en eau atteindront 6 900 milliards de mètres cubes, soit 40 % de plus que les ressources durables actuelles." Le rapport ajoute que, dans moins de deux décennies, presque la moitié de la population mondiale vivra dans des régions soumises à d'importants stress hydriques et il évoque clairement la question des guerres de l'eau.

Les tensions sur les ressources en eau et en nourriture risquent par ailleurs d'être avivées par le changement climatique. Au lendemain des négociations ratées de Doha sur la limitation des gaz à effet de serre, qui reflètent le manque d'engagement patent des Etats-Unis dans la lutte contre le réchauffement climatique, ce n'est pas sans une certaine ironie que l'on lit, sous la plume d'officiels américains, les craintes que le phénomène suscite. Même si les climatosceptiques ont bonne presse outre-Atlantique et si certains d'entre eux siègent à la Chambre des représentants et au Sénat, dès qu'il s'agit de choses sérieuses et de risques encourus par les Etats-Unis, plus personne, dans les hautes sphères, ne doute de la réalité du réchauffement climatique. Le rapport est on ne peut plus clair sur le sujet. Même si ses auteurs refusent, probablement en raison du "climatosceptiquement correct" en vigueur chez une majorité d'Américains, de trop mettre en avant les résultats des modèles climatologiques, ils sont bien obligés de reconnaître que la planète se dirige vers une hausse de la température moyenne d'"environ 2°C au milieu du siècle. Si les émissions [de gaz à effet de serre] continuent sur la tendance actuelle, une hausse de 6°C à la fin du siècle est plus probable que 3°C, ce qui aura des conséquences encore plus importantes."

Cela n'augure rien de bon pour les questions de sécurité alimentaire. Non seulement la population sera plus nombreuse, non seulement les populations des pays émergents sont, grâce à l'augmentation de leurs revenus, déjà en train de changer leur régime alimentaire en y incluant plus de viande, dont la production est coûteuse en eau et en céréales, non seulement les mégalopoles repoussent et grignotent les espaces agricoles, non seulement les rendements ne sont pas forcément au rendez-vous, notamment en Afrique, non seulement certains sols surexploités se dégradent, mais voilà que le changement climatique vient aussi perturber l'industrie agro-alimentaire : événements météorologiques extrêmes plus fréquents, modifications du régime des pluies, disparition de certains glaciers qui alimentent les cours d'eau pendant les saisons sèches, etc. On ne sera pas étonné de trouver, en tête des solutions envisagées pour remédier aux éventuelles crises alimentaires, le recours aux plantes génétiquement modifiées.

Pierre Barthélémy (@PasseurSciences sur Twitter)

19/10/2012

La convergence des catastrophes (Guillaume Faye)

tornado.jpg« La convergence des catastrophes » est un ouvrage de Guillaume Faye, sous pseudo Guillaume Corvus. Le sujet : nous allons vers une crise monstrueuse, qui éclatera probablement dans les premières décennies du XXI° siècle, parce que plusieurs lignes de fracture convergent vers cette période.

Certains estiment que cet ouvrage est disqualifié par la personnalité de son auteur, qu’ils décrivent comme « un alcoolique, un fou furieux, un agent rémunéré par l’Etat d’Israël ». Je n’ai pas l’heur de connaître Faye, donc je ne sais pas ce qu’il y a de vrai là-dedans. Mais quoi qu’il en soit, il est tout de même intéressant de savoir ce qu’il dit.

Car, comme on va le voir, si l’auteur est très contesté, sa thèse ne manque pas de pertinence.

*

Les lignes de fractures qui convergent vers la décennie 2010-2020 :

- La cancérisation du tissu social européen, par l’effet de l’immigration-invasion, qui détruit le socle anthropologique, de la consommation croissante de drogue, l’implosion de l’école, l’explosion de la famille, l’anéantissement de la culture populaire, submergée par la culture en kit portée par les médias, le tout devant déboucher sur un Nouveau Moyen Âge.

- Les conséquences économiques du papy-boom en Europe, car des pays vieillissant voient leur économie ralentir.

- Le chaos croissant dans les pays du Sud, qui se sont industrialisés au rebours de leur culture traditionnelle, et finiront dans le chaos social.

- La menace d’une crise économique globale, beaucoup plus grave que celle des années 30 (Faye écrit au début des années 2000).

- La montée des intégrismes religieux, principalement l’islam, qui seront dangereux en particulier du fait d’un « plan de conquête de l’Europe » établi par les autorités religieuses du monde musulman (Faye, en tout cas, en semble persuadé).

- L’accroissement des tensions sur la ligne de confrontation Nord-Sud, tensions difficilement gérables car fondé sur des enjeux et des sentiments collectifs profonds.

- L’accroissement incontrôlé de la pollution à l’échelle planétaire, qui menace la survie de l’espère humaine (référence à l’effet de serre, que Faye considère comme scientifiquement démontré).

- L’épuisement des ressources naturelles (hydrocarbures et eau potable, en particulier).

- L’implosion latente de l’Union Européenne, qui ouvrira la voie à une réorganisation anarchique du continent.

- Les contre-effets de certaines technologies (par exemple l’efficacité décroissante des antibiotiques, au fur et à mesure que les bactéries se mithridatisent).

- Les risques liés à la prolifération nucléaire du Tiers-Monde.

- La probabilité croissante d’une guerre civile ethnique en Europe.

Conclusion : étant donné que ces facteurs convergent vers la même période historique, et qu’ils vont entrer en collision tôt ou tard, le XXI° siècle ne sera pas le prolongement progressiste du monde actuel, mais le surgissement d’un autre univers. Ce sera la fin de l’illusion du Progrès ininterrompu, illimité et universel.

Ce sera aussi, pour un Guillaume Faye que je qualifierais de « franc dans son propos », la fin de l’homme comme animal malade, affligé de « la conscience, une maladie à l’échelle de l’évolution ». Pour Faye, l’homme est d’abord une expérience ratée, parce que son néocortex ne fonctionne pas suffisamment en symbiose avec son cerveau primitif – d’où le développement d’une culture incohérente et destructrice, produisant un « arrêt des processus de sélection naturelle ». Il n’est pas interdit de voir, dans cet argumentaire de Faye, le signe que la pensée de cet auteur est connotée. Faye fait un constat de faillite de l’homme tel qu’il est gouverné, mais on pourrait aussi faire un constat de faillite des méthodes de gouvernement de l’homme. Il est intéressant de noter que l’hypothèse d’autres méthodes, donnant d’autres résultats, n’est pas abordée par Guillaume Faye. Il n’est pas absurde d’y voir le signe que Guillaume Faye, homme de droite, s’interdit de penser une transformation radicale de la société qui permettrait, enfin, l’invention d’un autre avenir humain.

Cela dit, quoi qu’on pense des prédicats implicites du Faye idéologue, il faut cependant reconnaître que ses remarques sur nos méthodes d’extrapolation sont judicieuses. Nous raisonnons toujours, dit-il, en fonction des extrapolations rassurantes mais faibles – c'est-à-dire celles dont la vérification n’est pas assurée. Alors que des extrapolations inquiétantes mais fortes sont ignorées. A partir de là, la logique où nous nous inscrivons nous conduit à multiplier les erreurs. Nous partons du principe que nous pouvons prolonger les courbes, alors qu’elles vont casser – et même quand nous savons d’évidence qu’elles vont casser, nous nous entêtons à les prolonger.

En réalité, nous raisonnons ainsi, nous dit Faye, parce que la catastrophe qui vient vers nous est si immense qu’elle est impensable. L’utopie d’une terre peuplée par huit milliards d’hommes n’est tout simplement pas tenable. Mais la conséquence de son implosion est si terrible, que nous refusons de voir l’inéluctable.

A cela s’ajoute le fait que nous séparons excessivement les domaines de l’analyse. Nous devrions nous intéresser davantage aux travaux du mathématicien René Thom, qui explique qu’un système est un ensemble toujours fragile, qui peut basculer d’un coup dans le chaos, du fait d’une accumulation de facteurs, dont beaucoup ont agi souterrainement de manière longtemps invisible. En réalité, notre civilisation technologique mondiale est un colosse aux pieds d’argile. Tant qu’elle tient, on ne se rend pas compte de sa fragilité. Mais la multiplication des petites fractures, se renforçant l’une l’autre, finira par produire un effondrement général. Faute d’avoir acquis une vue de synthèse, faute d’avoir fait surtout la synthèse de ce qu’on ne voit pas au premier coup d’œil, nous avons l’illusion que tout continue comme avant – alors qu’en réalité, le chaos est déjà en train de s’installer.

*

Les principales dates de la convergence seront, pour Faye, les suivantes (et entre parenthèses, mes commentaires) :

- Dans les années 2010, l’économie mondiale connaîtra une crise majeure (perdu : ça a commencé dès 2007 – cela dit, je ne jette pas la pierre à Faye, jusqu’à très récemment, je pensais comme lui que nous avions une décennie de plus), et Faye, si l’on en juge par l’ordre de sa présentation, pense que l’Europe ouvrira le bal du fait de son vieillissement, avec en particulier les comptes publics français (perdu : la bulle de l’endettement a craqué par le privé, pas par les comptes publics, et aux USA d’abord, pas en Europe – là aussi, pas de reproche à faire à Faye : honnêtement, en 2006 encore, j’étais persuadé que les maîtres du système financier international s’arrangeraient pour faire craquer les Etats avant les banques, et je pensais que vu leur poids militaire, les USA auraient la puissance requise pour imposer leur monnaie « fiat » – je n’ai compris que les USA ouvriraient le bal que très tard, en 2007, grâce à Pierre Larrouturou).

- L’Europe, en pleine décadence, engagée dans une spirale d’involution extrêmement rapide dans tous les domaines (démographique, économique, spirituelle, politique), sera incapable de faire face aux conséquences de la crise. Elle n’a plus le ressort nécessaire, les bases de la vie en société ont été anéanties, même en période normale ça ne fonctionne plus – alors en période de crise ! (Je suis totalement d’accord : si cette masse d’individus schizophrénisés forme encore une société, une vraie société capable de se prendre en main par son propre mouvement, je veux bien me faire moine !).

- Vers 2020, si l’on en croit certains prévisionnistes, le changement climatique va devenir très perceptible, avec des conséquences lourdes sur la production mondiale de nourriture (qui vivra verra…).

- Vers cette date, l’explosion des villes du Tiers-Monde atteindra le stade où les gouvernements achèveront de perdre le contrôle (effectivement très probable).

- Les tensions vont s’accroître partout sur la planète, avec en particulier un « affrontement global Islam/Occident (mouais, on y croit de moins en moins : de multiples affrontements islam/occident oui, le Grand Jihad qui va nous manger tout crus, non), une guerre au moins froide Chine/USA (ça, par contre, c’est bien possible), une guerre probablement chaude entre Inde et Pakistan (pas exclu), l’embrasement général du Moyen-Orient (en tout cas, certains y travaillent !) ». Ce sera le début du siècle le plus belliqueux de l’Histoire, en comparaison duquel la Seconde Mondiale fera figure de querelle de bac à sable (très possible).

- Aucune tentative de conciliation avec l’Islam ne sera possible, estime Guillaume Faye, pour qui « l’Islam est impossible à réformer », car la séparation de l’Eglise et de l’Etat est impensable dans le monde musulman (pas faux à mon avis, sauf si la proportion de musulmans reste assez faible pour qu’ils n’aient aucune chance de s’imposer à terme). Donc, aux conflits mondiaux entre puissances, s’ajoutera un conflit métalocal partout où les musulmans seront présents, et en particulier en Europe (là encore, tout dépend des proportions).

- En Israël/Palestine, seule une séparation en deux Etats viables permettrait la survie à terme de l’Etat d’Israël, menacé par la poussée démographique des Palestiniens et des Arabes en son sein. Faye estime que la politique du « Grand Israël » est une absurdité, qui entraînera à terme la disparition d’Israël, parce que jamais les Juifs ne pourront contrôler entièrement le territoire qu’ils visent. Seule une politique d’apartheid total permettrait la survie d’Israël : évacuation des colonies juives, deux Etats totalement étanches l’un à l’autre, plus aucun Juifs dans les anciens territoires occupés (la question des Arabes israéliens est laissée en suspens, mais on croit comprendre que dans la logique fayesque d’ethnicisation totale, ils seront priés d’aller voir de l’autre côté du Mur). Et, ajoute notre agent du MOSSAD préféré (du moins si l’on en croit ses détracteurs), un Israël ainsi enfermé sur ses frontières de 67 serait viable, et assez puissant pour manipuler ses voisins… (je n’ai pas d’opinion, c’est une question assez secondaire à mes yeux – Faye y consacre nombre de pages, mais bon, il avait peut-être un contrat à honorer…).

- Dans les pays anciennement Blancs qui, comme l’Afrique du Sud, passeront sous pouvoir africain (Noir, en particulier), le retour à la barbarie est probable, comme en Afrique du Sud (reconnaissons que l’exemple du pays « arc en ciel » donne pour l’instant raison à notre racialiste numéro un). D’une manière générale, l’Europe va connaître une guerre civile ethnique terrible, opposant les conquérants « beurs » et « blacks » à des autochtones vieillissants et faibles (lire Eurocalypse pour avoir mon opinion ! – sur ce point, la seule différence entre Faye et moi, c’est que lui souhaite le désastre, parce qu’il est racialiste, alors que je ferai tout pour l’empêcher, parce que je ne suis pas racialiste… mais pour le reste, le pronostic est finalement presque le même : je ne suis pas optimiste.).

- Dans ce contexte de chaos croissant, on assistera à une criminalisation générale de la planète (ce n’est pas une prévision, c’est un constat).

- La Terreur deviendra un « art de vivre » (Faye est, reconnaissons-le, doté d’un certain sens de l’humour !). La plupart des conflits « chauds » ne seront pas, dans un premier temps, ouverts et déclarés (très probable). Ils seront conduits via des groupes manipulés, avec un recours régulier à l’hyper-terrorisme, avec frappes par aéronefs suicides, attaques des centrales nucléaires, bioterrorisme par dispersion de souches bactériennes, empoisonnement des canalisations d’eau potable, attaques de camions suicides – voire au « giga-terrorisme », avec bombes atomiques rudimentaires ou miniaturisées dans les grandes villes, et bombes radiologiques dans les mêmes conditions (je pense que ça finira par arriver, mais si c’est le cas, ce sera très peut-être le fait d’une manipulation par un gouvernement désireux de suspendre les libertés démocratiques à la faveur d’un Etat de guerre non déclarée).

- Des conflits nucléaires sont probables, à terme, étant donné l’ampleur des famines et du désordre généré par l’implosion de l’économie mondiale. Il y aura des « guerres désespérées » pour l’eau, la nourriture et l’énergie (logiquement, c’est en effet ce qui se produira – ah, chic planète…).

- Au terme d’un cycle destructeur terrifiant, l’humanité se réorganisera sur des bases différentes. C’en sera fini de l’universalisation, de l’application d’un seul modèle (occidental au départ) à toute la planète. Une élite restreinte conservera un accès à la technologie, le reste de l’humanité retournera aux sociétés pré-technologiques (ici, je n’arrive pas à savoir si Faye fait un pronostic ou émet un souhait. C’est la différence avec Attali : avec le mondialiste en chef, au moins, on ne se pose pas la question !).

- Bien entendu, le PIB mondial se contractera énormément, et la population actuelle devra être divisée par un fort quotient, faute de ressources. L’humanité sera, nous dit Guillaume Faye, la variable d’ajustement du processus (terrible expression, mais prévision point du tout absurde). Faye estime que vu l’effondrement du niveau technologique, nous reviendrons à la population du XVII° siècle, en hypothèse haute, soit en gros une division par huit. Il envisage trois scénarios : un « doux » (l’Europe devient un territoire du Tiers-Monde mais reste organisée, l’Afrique sombre dans le chaos, l’Asie continue temporairement à tirer la croissance mondiale – la civilisation mondiale plie, mais ne rompt pas) ; un « dur » (l’Europe devient une sorte de chaos néo-médiéval, on vit dans les ruines de l’Ancien Monde) ; un « très dur » (La population mondiale est divisée par 20, toute l’infrastructure économique mondiale est par terre, même dans les pays développés, l’Afrique revient au Néolithique, l’Europe est en l’An Mil, quelques Cités-Etats militarisées conservent le niveau technologique du début du XX° siècle). Et Faye ajoute que ce troisième scénario est, à ses yeux, le plus probable (mon opinion : c’est le moins probable ; je pense que, sous réserve de ce qui suit, c’est le scénario « doux » qui a de fortes chances de se réaliser, voire, si les mauvaises décisions sont prises, le « dur »).

*

Que dire en conclusion ?

Tout simplement qu’en refermant le bouquin de Faye, il vous reste trois choses à faire :

1 - Le grand absent du discours de Guillaume Faye, c’est la Révolution (ah mais, si on parlait des choses sérieuses…)

Donc militez dans un mouvement politique qui tente une transformation radicale de la société (à vous de voir quel mouvement pour quelle transformation), puisque comme disait Castoriadis, socialisme ou barbarie, telle est l’alternative – ou bien nous refondons radicalement notre monde, ou bien nous aurons droit à l’avenir imaginé par Faye, c’est clair et net.

2 - Indépendamment de votre activité militante, achetez un grand terrain à la campagne pour y construire un bunker survivaliste avec source d’eau fraiche, éolienne, et bien planqués pas trop loin, quelques flingues. Complément indispensable : pour faire bonne mesure, construisez un réseau d’autodéfense, avec des gars qui achètent à proximité, pour ne surtout pas rester isolé. Tout ceci dans l’hypothèse hautement improbable où la transformation radicale de la société échouerait, n’est-ce pas ?

3 - Et pour finir, une fois votre Alamo personnel organisé, filez votre pognon à une œuvre charitable quelconque. Ou bien flambez-le, si vous estimez préférable de vous payer une dernière nouba. Allez-y à coups de champagne super-luxe, caviar, etc. De toute façon, pourquoi garder de l’argent dans ces conditions ? Vous auriez l’air fin avec votre plan d’épargne plein, à Ragnarok J+1 !

 

Écrit par Michel Drac,

http://www.scriptoblog.com/index.php?option=com_content&view=article&id=185:la-convergence-des-catastrophes-guillaume-faye-&catid=49:geopolitique&Itemid=55

15/10/2012

Le petit prince est mort

cambodia-Sihanouk.jpgFlorence Compain, Le Figaro, 15 octobre 2012

 

Norodom Sihanouk, mort ce lundi à Pékin à l'âge de 89 ans, a profondément marqué l'histoire de son pays.

«Lutin bondissant», «Néron asiatique», «playboy de Phnom Penh», «prince d'opérette»: pas un sobriquet ne lui a été épargné. Il en était un qu'il abhorrait par dessus tout: celui de «petit prince». «Norodom Sihanouk n'avait qu'une obsession: celle de ne pas être balayé par l'Histoire», confiait récemment au Figaro, Julio Jeldres, son biographe officiel. Il a réussi à mystifier la planète entière, à dompter les grands, à la seule fin de revenir et régner. «Sihanouk est incoulable», déclara-t-il, un jour de 1979 aux Nations unies.

L'histoire moderne du Cambodge s'est confondu avec le destin personnel du «lionceau protégé du Bouddha», depuis qu'adolescent il fut arraché aux bras des jeunes dames de Saïgon et à son latin du lycée Chasseloup-Laubat pour être placé sur le trône par les autorités françaises en 1941. Ce jour où il monta sur le trône doré en costume de brocart, coiffé de la tiare d'or à longue pointe, «le vent souffla sur le cierge royal allumé par les bonzes», raconte-t-il dans ses Souvenirs doux et amers. Mauvais présage dans un pays où bonzes et devins priment sur les experts et les hommes politiques.

«Roi maudit» rendu responsable par certains de bien des malheurs de son pays, il s'est incarné successivement en «croisé de l'indépendance», en dirigeant progressiste du tiers monde, en champion du non-alignement et de la neutralité du Cambodge, en «prince rouge» pactisant avec les maquisards khmers rouges, en patriote anti-vietnamien allié aux mêmes Khmers rougesqui avait martyrisé son peuple, enfin en «père de la nation», artisan de la réconciliation nationale et arbitre suprême du «marigot politique cambodgien».

Comment ce lycéen effacé, amateur de crème glacée, placé sur le trône pour faire de la figuration par l'amiral Decoux, gouverneur de l'Indochine rallié à Vichy, s'est-il forgé un tel rôle? «Quand j'étais dans le fracas du monde, comme je me suis démené», lui faisait dire Hélène Cixous dans la pièce d'Ariane Mnouchkine dans l'histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk au Cambodge. «J'ai tout vécu, tout gagné, tout perdu, j'ai vu juste, j'ai vu faux, j'ai vu trop tôt, je n'ai pas vu le poignard dans mon dos, je me suis trompé, j'ai souvent menti, j'ai beaucoup dit la vérité, beaucoup trop».

Le «prince changeant»

Au jeu des volte-face les plus déconcertantes et des alliances les plus incongrues, certains auraient fini par éprouver le vertige de l'équilibre, le «prince changeant», comme il se surnommait, parvenait toujours à garder le fil de sa pensée à travers ses méandres.

Ce destin fracassant a commencé dans une école de filles où Sihanouk était affublé de robes à dentelle car «mes parents ne purent se résoudre à me confier à un établissement scolaire pour garçons de peur que je fusse brutalisé par les enfants turbulents». Et il y eut le temps des palanquins, des tapis rouges, des pluies de pétales de roses et des amours frivoles: il était alors chanteur de charme, réalisateur de films mélodramatiques toujours primés par un jury royal, acteur jouant systématiquement les amants magnifiques. Mais à la mort d'une de ses filles en 1952, Sihanouk décida de se «consacrer à son peuple». L'indépendance qu'il arracha après des manœuvres incessantes à la France en 1953, six mois avant Diên Biên Phu, ne fut qu'un premier pas vers la postérité. Sihanouk s'improvisa «artiste en diplomatie», expert en fausses confidences et vraies colères, jouant de ses imprécations modulées sur une octave suraiguë et de ses moues inimitables.

En 1955, Sihanouk descendit du trône en abdiquant en faveur de son père. Redevenu le prince, il était libre de participer aux élections. C'était un coup de maître. Il fonda son propre parti, le Sangkum, d'inspiration socialiste, «régime dictatorial et dorloteur», estime Élisabeth Becker dans Les larmes du Cambodge. Le prince Sihanouk «avait tissé un cocon de mythes rassurants et de légendes désuètes pour protéger son peuple et son pays de la guerre d'Indochine ainsi que de tous les maux pouvant se cacher aux portes du paradis qu'était le Cambodge». Mais les louvoiements neutralistes pouvaient de moins en moins conjurer le spectre de la guerre. Cette «neutralité» vantée par de Gaulle en 1966 dans son fameux discours de Phnom Penh était en train de sombrer.

Le 18 mars 1970, Sihanouk, alors en cure d'amaigrissement sur la Côte d'Azur, fut déposé par un coup d'État pro américain. Paris, au courant du complot, ne lui souffla mot. Zhou Enlai, lui, offrit une seconde patrie au prince sans royaume et tissa avec lui l'alliance ignominieuse dont la Chine avait besoin pour circonvenir le Vietnam: Sihanouk accepta de prendre la tête d'un front de résistance entièrement dominé par les Khmers rouges. Il devint leur caution morale posant devant les photographes en 1973 en zone libérée. Et «la Voix du Cambodge libre» grâce à Radio Pékin.

Un chef d'État sans pouvoir

De retour à Phnom Penh en septembre 1975, six mois après l'entrée victorieuse des Khmers rouges dans la capitale, Sihanouk était devenu un chef d'État sans pouvoir, prisonnier dans son palais, exhibé parfois dans son pyjama noir devant les esclaves des rizières et les villes mortes et comptant ses proches qui disparaissent. Il perdit 5 enfants et 14 petits-enfants et ne dût la vie sauve qu'à l'influence de ses amis chinois sur Pol Pot. Le premier ministre Zhou Enlai avait averti le futur président du Kampuchea démocratique, Khieu Samphan: «Gardez Sihanouk, le pays n'a pas encore de conscience politique: c'est Sihanouk qui est le lien entre le peuple et la révolution».

Aux accusations de cécité criminelle, d'ambiguïté, Sihanouk répond inlassablement d'une seule et même façon: «avant tout être là avec mon peuple. Je ne rentrais donc pas par ambition personnelle mais par amour pour mon peuple, un amour charnel, d'autant plus qu'il est martyrisé», écrit-t-il dans Prisonnier des Khmers rouges, minutieux témoignage de sa captivité. Le 6 janvier 1979, à la veille de l'entrée des troupes vietnamiennes dans Phnom Penh, un avion chinois le ramena à Pékin. Mais il ne s'amenda pas, n'en démordit pas de son inlassable ambition à rassembler les frères ennemis khmers.

Et se lança dans une campagne pour libérer son pays du joug vietnamien quitte à s'allier avec ses anciens geôliers khmers rouges. Jusqu'en avril 1991, où Chinois et Vietnamiens normalisèrent leurs relations donnant le feu vert à un règlement cambodgien. Signé la même année à Paris, un accord international déboucha sur une intervention massive de l'ONU qui organisa les élections de 1993. Dans la foulée, la monarchie, constitutionnelle, fut restaurée. Et ce fut seulement en juin 1993, lorsque le parlement le rétablit dans ses fonctions de chef d'État, que l'ignominie du putsch du général Lon Nol, à ses yeux un crime de lèse-majesté, fut complètement effacée.

Diabétique, atteint d'un cancer puis d'une tumeur au cerveau, il ne sortait guère du Palais, quand il n'était pas à Pékin pour y suivre des traitements médicaux. Même les inaugurations de ses «réalisations personnelles pro-peuple» (écoles, puits, distributions de vivres aux pauvres) ne se faisaient plus que sur présentation du portrait du roi devant lequel le «petit peuple» se prosternait.

Un animal politique redoutable

Amaigri, vieilli, «Samdech Ta», Monseigneur Grand père, était tout de même resté un animal politique redoutable. Marginalisé lors de la crise politique qui avait suivi les législatives de juillet 2003, ligoté par son statut de «monarque qui règne mais ne gouverne pas», le roi du Cambodge avait trouvé une pirouette pour distribuer ses piques assassines aux dirigeants politiques cambodgiens: il s'était créé un double sulfureux et publiait dans son bulletin mensuel, à diffusion confidentielle, les lettres que lui envoyait Ruom Ritt, un mystérieux «ami d'enfance ancien dentiste vivant dans les Pyrénées», précisait le monarque. Comme Sihanouk, ce «vieil ami» avait abondamment recours aux superlatifs, à une ponctuation extravagante et à un curieux mélange de français et d'anglais. En moquant tous les personnages de la vie politique cambodgienne, «Sihanouk était toujours en piste», selon une de ses expressions favorites. Son dernier coup: en abdiquant en octobre 2004, il parvint à régler sa succession comme il l'entendait et imposer son fils Sihamoni, malgré la constitution de 1993, qui ne prévoit ni l'abdication du roi ni la nomination par le monarque d'un prince héritier.

«Après avoir vécu toutes ces déceptions, ces humiliations, complots, trahisons, je suis un homme foudroyé», disait-il pour justifier sa décision. Le «devaraja», héritier des dieux-rois d'Angkor demandait à son entourage de «ne plus me montrer d'écrits qui me manquent de respect». Il ne voulait plus être que «le Grand Roi-Héros, Père de l'Indépendance, de l'intégrité territoriale et de l'unité nationale», selon le titre que lui avait donné l'Assemblée nationale, celui qui a su donner au peuple cambodgien un sentiment d'identité et de continuité. Sihanouk qui avait eu un destin estimait avoir vécu trop longtemps: «cette trop longue longévité me pèse comme un poids insupportable», confiait-il en 2009, sur son site internet.

03/10/2012

La terre disparait

Partout, les terres s’épuisent. Et risquent de ne plus pouvoir nourrir l’humanité. En cause : l’érosion des sols, liée aux productions intensives, le déclin de la biodiversité ou des vers de terre, accéléré par l’usage massif de la chimie, ou encore la progression inexorable du béton des villes et des routes qui stérilise à jamais notre bonne vieille glèbe.

 

La terre, une ressource non renouvelable

Pour nourrir la population mondiale grandissante, il faudra doubler la production agricole dans les prochaines décennies. Une impossible équation. « Aujourd’hui, 0,27 hectare est disponible par personne (2700 m2). Dans quarante ans, à cause de la perte de terres et de l’augmentation de population, il restera seulement 0,14 hectare par personne », souligne une étude à laquelle a participé David Pimentel. Soit tout juste 1/6ème de terrain de foot.(Pimentel David, C. Harvey, P. Resosudarmo, K. Sinclair, D. Kurz, M. McNair, S. Crist, L. Shpritz, L. Fitton, R. Saffouri, R. Blair,Environmental and Economic Costs of Soil Erosion ans Conservation Benefits, 1995).

 

Malgré d’importants défrichements en Amazonie ou en Indonésie (environ 12 à 13 millions d’hectares/an, ce qui pose aussi le problème de la déforestation), la superficie des terres arables n’a pas augmenté depuis les années 1970. Pire, les réserves sont limitées. Il ne reste que 600 millions d’hectares dans le monde pouvant être convertis en terres cultivables, sans remettre en cause l’équilibre entre terres arables et forêts, prévient Daniel Nahon.(Daniel Nahon, L’Épuisement de la terre, L’enjeu du XXIe siècle, éd. Odile Jacob)

 

Où sont passés les vers de terre ?

En France, rares sont ceux qui tirent la sonnette d’alarme. Parmi eux, Lydia et Claude Bourguignon, fondateurs du Laboratoire d’analyse microbiologique des sols (Lams), spécialisé dans les techniques de préservation des sols agricoles. Selon ces agronomes, l’agriculture intensive a détruit près de 90 % de l’activité biologique dans certains sols cultivés en Europe. « Les chambres d’agriculture reconnaissent qu’il y a un problème. Elles parlent de “fatigue des sols”, pour pudiquement dire “mort des sols” », observe Claude Bourguignon. « L’état des sols en France, en Europe et dans le monde est assez désastreux. « En 1950, il y avait 4 % de matière organique dans les sols. Nous sommes descendus à 1,4 %. On ne peut plus descendre en-dessous de ce niveau », prévient Lydia Bourguignon.(Claude et Lydia Bourguignon, Le sol, la terre et les champs : pour retrouver une agriculture saine, éd. Sang de la Terre, 2008 et 2010, 223 p)


Claude et Lydia Bourguignon                                    Ou sont passés les vers de terre ?

 

Comment en est-on arrivé là ?

Les labours trop profonds entraînent une baisse de la qualité et de la quantité de la matière organique en surface, perturbent la faune et exposent les sols à l’érosion. L’emploi excessif d’engrais chimiques et du désherbage exterminent faune et bactéries. Et les cultures intensives, lorsque toute la plante est utilisée, y compris la tige et les feuilles, privent les sols de la matière organique qui les alimente. L’absence de haies ou de cultures « de couverture », qui protégeaient les sols, favorise l’érosion. Leur lessivage entraîne la mort chimique.

 

L’érosion provoque une insuffisance en nutriments de base (nitrogène, phosphore, potassium, calcium), essentiels pour la production agricole. Davantage présents en surface, ils partent avec les eaux de ruissellement. Sur tous les continents, cette érosion s’étend bien au-delà de la capacité de renouvellement des sols : environ une tonne de terre par an et par hectare.


Les cailloux ou la terre

 

Autre conséquence : le « déclin biologique » des sols. Un hectare de terre fertile contient en moyenne 1,7 tonne de bactéries, 2,7 tonnes de champignons, selon les études états-uniènes. Et une tonne de vers de terre, qui par leurs mouvements brassent une masse considérable de glèbe. « Une vie foisonnante travaille les sols : sur chaque hectare, dans les 20 premiers centimètres de profondeur, vous trouvez l’équivalent, en poids, de 500 moutons ! », décrit Daniel Nahon. Un chiffre divisé par cinq dès lors que la terre est cultivée.

 

Coût de l’érosion : 400 milliards de dollars par an

À cela s’ajoute l’irrigation, qui sale les sols, la contamination par des métaux lourds, ainsi que le tassement par l’utilisation de machines de plus en plus lourdes, qui peuvent endommager tout l’écosystème. Sans oublier la transformation de terres agricoles en zones urbaines ou commerciales, en autoroutes. « Auparavant, on estimait cette perte à l’équivalent d’un département français tous les dix ans en France. Aujourd’hui, c’est de l’ordre d’un département tous les sept ans », décrit Dominique Arrouays, chercheur à l’Institut national de recherche agronomique (Inra), et responsable d’Infosol, un système unique d’information sur les sols de France et leurs évolutions.

 

En France, pas de statistiques solides

Une tendance temporairement compensée par un usage important de produits fertilisants ou par l’irrigation. Mais qui n’est pas tenable à long terme, et coûte cher. A l’échelle de la planète, l’érosion provoque une perte à 400 milliards de dollars par an, selon David Pimentel. D’après les différentes études collectées par le chercheur, la dégradation des sols sera responsable d’une baisse de productivité agricole de 30 %, d’ici vingt-cinq à cinquante ans.


La meilleure terre disparait

 

A l’Inra, on relativise. « Il n’y a pas de données qui montrent que la situation empire", considère Frédéric Darboux, chercheur en science du sol dans une des unités spécialisées, à Orléans. L’érosion, ce n’est pas nouveau. L’Inra estime manquer de statistiques solides et de recul. Mais pour Dominique Arrouays, également chercheur à l’Inra, « il y a effectivement des raisons de s’inquiéter, car le phénomène est relativement irréversible » . 20 % du territoire serait concerné par une érosion trop importante. Le grand Sud-Ouest, la vallée du Rhône ou le pourtour méditerranéen sont les premiers touchés, de même que les vallées limoneuses de Picardie et du Nord. Bref, difficile de savoir, en France, le niveau de gravité de la situation.

 

Peut-on « réparer » les sols ?

 Une vingtaine d’unités de l’Inra travaillent pourtant sur l’étude de notre humus. Le Réseau de mesure de la qualité des sols (RMQS) [Pimentel David, Soil erosion : a food and environmental threat, 2006] pourra livrer des éléments un peu plus précis à partir de 2018, une fois terminée sa deuxième campagne de prélèvements. Trop tard, estime Claude Bourguignon, qui ne mâche pas ses mots : « À l’Inra, ils ont attendu que les sols meurent avant de lancer des programmes de mesures, pour faire des courbes intéressantes. Ils sont parfaitement conscients de ce qui se passe. »' (David Pimentel , Anne Wilson, Population mondiale, agriculture et malnutrition, WorldWatch Institute.)


Le bitume et la terre

 

Mais rassurons-nous : « Si les mesures sont difficiles, les techniques qui permettent de réduire l’érosion sont assez connues à l’Inra », souligne Frédéric Darboux. À défaut de pouvoir évaluer avec précision le problème, au moins peut-on y apporter des solutions ! Le plus urgent : une révolution culturelle, estime Daniel Nahon. « En France, les agriculteurs écoutent ce que leur disent les ingénieurs, ils ne veulent pas changer de méthode. » Résultat : « Sur 30 % des terres aux États-Unis, on ne pratique plus le labour, facteur important de la dégradation des sols, alors qu’en France cela ne concerne qu’une infime proportion des terres. » Aux États-Unis, les chercheurs préconisent aussi les rotations de cultures, la mise en place de brise-vents, de haies, de bandes herbées…« Dans l’État du Tamil Nadu, en Inde, des vers de terre ont été introduits dans des terres détruites. Après trois ans, la production de thé sur ces terres a augmenté de 35 à 240 % », décrit Daniel Nahon.

 

Sortir du néolithique sans passer par les OGM

« Des agriculteurs nous demandent ce qu’on peut faire pour leurs terres. Mais quand il n’y plus de faune, de matière organique, on ne peut pas régénérer d’un coup de baguette magique, estime Claude Bourguignon. Depuis vingt ans, on est pris pour des hurluberlus. Si on avait agi plus tôt, on ne se serait pas mis en danger. »

 

 Les solutions techniques ne pourront jamais égaler la complexité des sols. « Avec les engrais, on ajoute de l’azote, du phosphore, du potassium, mais la plante puise une trentaine de micro-éléments dans la terre, qui sont absents des fertilisants. Et cela coûte très cher de copier les éléments naturels», poursuit Lydia Bourguignon.

 

 La solution ? « L’agriculture n’aurait jamais dû être autre que bio. Avec la Révolution verte, on est retourné au néolithique et à son système de monoculture sur brûlis. On a fait un bond en arrière de 6000 ans en cinquante ans, s’emporte Claude Bourguignon. Il faut aller plus loin avec les connaissances modernes et les techniques anciennes. »

*in bastaMag

03/07/2012

Kant et les extra-terrestres

KantExtraterrestre.pngJCM : Borges considérait la métaphysique comme une branche de la science fiction. Votre titre s’inscrit ouvertement dans cette brèche en renouvelant l’approche de Kant, un classique mis en présence des extraterrestres… C’est pour le moins surprenant, d’autant plus inquiétant qu’il ne s’agit pas d’un simple effet d’annonce, mais d’un titre qui se confirme au fil de la lecture. D’où vous est venue cette idée et comment en assumer la réception ?

 Peter Szendy : Vous avez raison de rappeler cette phrase de Borges, dans « Tlön, Uqbar, Orbius Tertius » (la première des fictions du « Jardin aux sentiers qui bifurquent »). On peut en effet y lire que « la métaphysique est une branche de la littérature fantastique ». Et je crois que ces mots que l’on cite souvent, il faut les lire dans leur contexte. Car ce n’est pas Borges qui formule, en son nom, un jugement. Il écrit : « Ils jugent que la métaphysique est une branche de la littérature fantastique » (je souligne). « Ils », ce sont « les métaphysiciens de Tlön », les philosophes de cette « planète inconnue » découverte par le narrateur dans une encyclopédie fictive qui a tout l’air d’être réelle. Ce que je veux donc simplement marquer, c’est que la phrase que justement vous rappelez n’est pas énoncée depuis une position de surplomb, depuis un lieu extérieur à la métaphysique et à la fiction, d’où l’on pourrait constater que celle-ci comprend et contient celle-là comme un sous-genre. Autrement dit : c’est encore depuis une certaine fiction qu’on peut affirmer le caractère fictionnel de la métaphysique. Cet inextricable entrelacement entre fiction et philosophie, c’est ce que j’ai appelé la « philosofiction », en me souvenant de ces mots de Derrida (je les cite dans le livre) : « on pourrait montrer que tout discours philosophique suppose une certaine fictionnalité».

 Quant à savoir d’où est venue l’idée du livre, je ne me souviens plus très bien. J’avais lu, il y a des années, la « Théorie du ciel » de Kant. Et j’avais été surpris, amusé de voir à quel point les extraterrestres – « les habitants de différentes planètes », pour être précis – étaient présents dans cet écrit de jeunesse dont ils occupent toute la conclusion. Du coup, je me suis mis à ouvrir l’œil et je les ai retrouvés aussi, certes un peu plus discrètement, dans presque tous les ouvrages majeurs de Kant. Lorsque, en 2007, mon ami Cyril Neyrat m’a invité à participer à un numéro de la revue « Vertigo » consacré aux « états de siège », j’ai repensé à ces « aliens » kantiens et j’ai commencé à nous imaginer, nous les Terriens, assiégés par les envahisseurs venus de l’espace. Non pas, toutefois, comme dans tant de scénarios de science-fiction bien connus, mais selon un siège bien plus radical, tel que Kant le décrit dans son « Anthropologie ». C’est même d’un état de siège structurel ou conceptuel qu’il s’agit : nous les hommes, dit Kant, nous ne pouvons nous définir en tant qu’espèce qu’en faisant appel à un comparant non terrien. Bref, de même que la philosophie est hantée par la fiction, de même, l’humanité est habitée par la figure de l’ « alien ».

Voilà pour l’idée, autant que je m’en souvienne. Mais qu’entendez-vous par « en assumer la réception » ?

Je découvre (et vous l’avez sans doute découvert tout autant) le numéro spécial de Philosophie magazine autour du « Cosmos des philosophes ». Je m’étonnais de ne pas y voir un seul mot de votre livre relativement à la multiplicité des mondes. Etrange silence qui fait de vous un extra-terrestre tout autant que du petit texte que je viens de publier sur les « Plurivers ». Voilà, je vous sens un peu comme un habitant de Tlön susceptible d’infecter le terrain. Un envahisseur philosophe, musicien, écrivain de Strangemag… J’avais commencé tout à l’heure par la citation de Borges ayant en mémoire cette contrée placée hors de notre cosmos… Et la manière dont se manifeste cet étrange envahissement tient à un texte retrouvé dans une encyclopédie contenant une page de trop, empreinte d’un « horla » qui se met à proliférer. Je me demandais si votre livre n’est pas un peu dans le même cas. Il repère chez Kant un texte qui prend de l’ampleur, se met à mousser terriblement, vous plaçant dans la position d’un dangereux suppôt de Kant… On dirait un Kant polymorphe sorti droit du labyrinthe, avec des doubles… C’est étrange et inquiétant cette fiction, non ?

Il y a, dans le numéro hors-série de « Philosophie magazine », un article d’Antoine Hatzenberger intitulé « Kant & les extraterrestres ». C’est un article documenté, sérieux, qui recense les lieux du corpus kantien où les « aliens » sont mentionnés. Et il est rare de voir que des philosophes se penchent sur ce genre de détails curieux (lorsque j’avais moi-même entrepris de le faire en 2007, c’était d’ailleurs pour une revue de cinéma). Mais précisément, il ne s’agit pas pour moi d’exhumer un reste archéologique remarquable. J’étais surpris de constater que ce qui est oublié dans le repérage d’Antoine Hatzenberger, c’est précisément pour moi le seul moment intéressant du débarquement d’E.T. sur la planète Kant, à savoir celui de l’ « Anthropologie », où l’espèce humaine est dite indéfinissable : « nous ne pouvons […] en désigner aucun caractère, parce que nous n’avons d’êtres raisonnables « non terrestres » nulle connaissance qui soit de nature à nous permettre d’indiquer leur propriété et ainsi de caractériser [l]es êtres terrestres parmi les êtres raisonnables en général ». C’est là que Kant introduit explicitement la nécessité structurelle d’un comparant qui reste pourtant introuvable : « Le problème d’indiquer le caractère de l’espèce humaine semble donc être absolument insoluble, étant donné que la solution devrait être obtenue à travers la comparaison de deux « espèces » d’êtres raisonnables à l’aide de l’expérience, ce dont cette dernière ne nous offre pas la possibilité. » L’humanité est ainsi inscrite dans l’horizon de ce que j’appelle une comparaison sans comparant. Une comparaison horizontale, justement, une comparaison dont je tente de soutenir qu’elle est constitutivement et proprement cosmopolitique, à la différence des comparaisons verticales impliquées par les traditionnelles définitions de l’homme, entre l’animal et le divin. Tel est donc pour moi, bien au-delà des anecdotes sur les étranges convictions de l’auteur des trois « Critiques », le nœud de la question extraterrestre chez Kant : elle est la clef de sa pensée cosmopolitique.

Or, si ce moment de la réflexion kantienne peut et doit être relu aujourd’hui (j’insiste : bien au-delà d’une simple curiosité historienne), c’est parce qu’il entre en résonance avec un tournant singulier de l’histoire de la Terre et de l’humanité : celui qu’on nomme confusément la mondialisation. Lus d’un certain œil, les propos de Kant sur les extraterrestres nous parlent d’une espèce humaine déterrianisée – dépossédée de sa planète et en voie de se redéfinir dans et par l’épuisement du monde. Voilà ce que la philosofiction kantienne a d’inquiétant. Et de nécessaire aussi. D’urgent, même.

Tel est sans doute le point où le cosmos de « Kant chez les extraterrestres » croise votre « Plurivers ». Même s’il y a bien sûr des différences visibles. Vous prêtez plutôt l’oreille, me semble-t-il, aux nanomondes (le monde, dites-vous, « se rétrécit comme un mouchoir de poche, mais dans cette poche, ce sont des grains d’univers qui s’ouvrent »), là où je me tourne vers ce que Carl Schmitt appelait le « nomos du cosmos », avec ses « cosmopirates » et ses « cosmopartisans ». Et lorsque vous vous penchez sur « Star Wars », vous y voyez une prolifération erratique de l’animalité en un « multiplexe de corps […] sans véritable organisme de pouvoir », là où je perçois plutôt une ultime tentative de la science-fiction pour préserver une représentation du politique fondée sur l’opposition ami / ennemi en voie de déconstruction.

Pour ma part, c’est donc en lisant Kant depuis Carl Schmitt que j’en arrive à l’idée de plurivers. Car, comme le dit Schmitt dans « La Notion de politique » : « Toute unité politique implique l’existence éventuelle d’un ennemi et donc la coexistence d’une autre unité politique. […] Le monde politique n’est pas un « universum », mais, si l’on peut dire, un « pluriversum ». » C’est à la fois avec et contre cette logique que je me débats. Et vous, d’où vous est venu le terme de plurivers ?

Il me semble en effet – et c’est tout l’intérêt de votre lecture de Kant- que le mode particulier d’intuition auquel correspond la nature humaine aurait besoin, pour se laisser situer, d’un point d’excentricité (d’inhumanité) qui manque à notre pouvoir de connaître. A moins de revenir autrement à la « Critique de la Raison pure » qui distingue l’intuition sensible de celle intellectuelle de Dieu pour lequel il n’y a plus d’extériorité, tout étant intériorisé sous son omniscience. Mais on peut supposer entre l’intuition finie de l’homme et celle de Dieu une variété de modes qui vont de l’animal aux personnages de la littérature. Comment ça sent, comment ça perçoit, une chauve-souris ?Que dire de la blatte en lisant « La Métamorphose » de Kafka ?

Comme vous, il y a pour moi le besoin de resituer l’homme dans un cadre qui n’est pas humain. Une multiplicité d’êtres différents pourrait montrer une forme d’humanité sans que cette communauté soit celle d’une espèce. Je pense à la manière par exemple dont Cro-Magnon et Neandertal, sans appartenir génétiquement à la même race, partagent des attitudes artistiques et techniques qu’on pourrait supposer possibles au-delà de ces deux exemples, en direction du singe ou de ces êtres bariolés composant la république de Star Wars non sans suivre une ligne de guerre dangereuse. Destruction de Neandertal par Cro-Magnon, planète des singes, air de fin du monde quand font rage des anges nanotechniques… C’est ce versant qui met l’anthropologie sur des pistes inhumaines auquel ma lecture de Derrida m’a rendu attentif (je veux parler de son dernier séminaire sur « La bête et le souverain »). Il faudrait relire sous ce rapport le texte de Von Uexküll « Mondes animaux et monde humain ».

J’ignorais tout du mot de Schmitt relatif au « pluriversum » mais cela montre que le concept a circulé de manière latente depuis quelques générations. La notion me semble particulièrement bien pressentie chez Tarde lorsqu’il met en scène le concept d’une pluralité de monde -une monadologie multiple et sans harmonie- capable d’entrelacer les structures sociales à celles du champignon ou à la composition des atomes, des étoiles... Il me semble que, de manière plus explicite encore, le concept était disponible dans la langue de William James qui comparait des groupes, évaluait le psychisme autant que les entités sociales selon des cartes dont les mêmes éléments vont prendre un sens différent en les recoupant autrement, en prise sur un cosmos fibré. Une logique de ce genre connaîtra des développements spectaculaires chez Whitehead et Deleuze, mais pour suivre un vocabulaire qui insiste davantage sur les multiplicités ou les variétés dont j’ai fait l’étude au début de mon existence philosophique.

C’est sans doute la lecture de Borges, la manière dont il compose des labyrinthes et des sentiers qui bifurquent qui m’a conduite à élaborer une logique nouvelle en l’enracinant dans la fiction comme modèle expérimental. C’est la fiction en tout cas –comment y aller autrement ?- qui permet de sortir de l’atmosphère pour rejoindre ce point extérieur, cette extra-terre qui fait la matière de votre livre si surprenant. Voilà sans doute qui motive mon intérêt pour la littérature et la mythologie que je note également dans votre travail de philofiction. Avant de replonger dans la terre, il y a chez vous une référence tout à fait inattendue à Husserl dont la page figure en marge de son œuvre comme un vieux papier retrouvé dans un dépôt. Une curieuse histoire d’une « arche volante ». Comment faire jouer cela avec Kant ? Comment se réalisent ces correspondances ?

Dans ses étonnantes notes rédigées en 1934 et publiées en français sous le titre « La Terre ne se meut pas », Husserl suppose qu’il est « transporté sur le corps lunaire ». Mais s’il s’imagine même « qu’il y a déjà, là-bas, des animaux et des hommes », s’il se représente « nos étoiles comme arches secondaires avec leur éventuelle humanité », ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons que Kant. Au fond, les éventuels habitants des autres planètes ne l’intéressent en rien. Ce qui lui importe, c’est d’envisager, dans une expérience de pensée, en une sorte de variation éidétique, un transport sur un corps céleste depuis lequel on pourra dès lors affirmer, par un mouvement de retour et de rapatriement, que seule la Terre, en tant que porteuse première de l’humanité, est une « arche originaire » : « Il n’y a qu’une humanité et qu’une Terre… elle est l’arche qui rend […] possible le sens de tout mouvement et de tout repos ».

 Je dis quelque part, dans « Kant chez les extraterrestres », que Kant est le dernier représentant d’une longue tradition philosophique que je qualifie de « plurimondialiste » : d’Épicure à Fontenelle, de nombreux penseurs ont affirmé la pluralité des mondes habités, tandis que, après Kant, on ne trouve plus aucune trace d’éventuels extraterrestres, Hegel allant même jusqu’à dire, dans sa Philosophie de la nature, que seule la planète Terre est « la patrie de l’esprit ». Husserl, qui semble faire exception avec les étranges notes que je viens de mentionner, s’inscrit en réalité dans le même mouvement d’« oubli » de la question exobiologique, comme on dit aujourd’hui.

Toutefois, le mouvement d’aller-retour que décrit l’expérience husserlienne – on quitte en pensée notre planète, on quitte philosofictivement la Terre pour mieux revenir s’y ancrer, s’y archidomicilier par un amarrage structurel , ce geste de déterrianisation au bout du compte reterrianisante est intéressant en soi, pour ainsi dire dans sa forme circulaire ou circulante. On le retrouve aussi chez Kant, inscrit cette fois au cœur même de l’expérience esthétique, c’est-à-dire dans le sensible tel qu’il se configure depuis un dehors extraplanétaire. Et c’est ce dont nous faisons quotidiennement l’expérience, sans toujours le savoir, lorsque nous nous orientons avec un GPS, lorsque nous regardons la durée d’attente affichée pour le prochain bus, lorsque nous anticipons le temps qu’il va faire, lorsque notre accès au perçu, en somme, s’ouvre depuis des points de vue et d’écoute satellitaires que nous envoyons dans un espace extraterrien pour le contrôle duquel se livrent tant de batailles militaires, économiques et juridiques. Car, on le sait, le partage du cosmos, là-bas, devient de plus en plus un enjeu crucial de la cosmopolitique terrienne, avec ses retombées en termes de maîtrise de l’information, de surveillance des télécommunications ici-bas.

« Cosmos » voulait dire en grec à la fois le monde – l’univers – et le bel ornement. Et tel était aussi le cas pour la traduction latine de « cosmos », à savoir « mundus », qui désigne bien sûr le monde mais aussi ce qui a trait à la beauté, à la propreté, à la coiffure ou, comme dans l’expression « mundus muliebris », au maquillage des femmes. Ce sens de « mundus » ne survit aujourd’hui que négativement, dans l’adjectif « immonde ». Or, la politique étendue aux dimensions du « cosmos » ou du « mundus » (certains diraient : la mondialisation), cette cosmopolitique est aussi, d’emblée, une cosmétique : en tant qu’elle contrôle et détermine l’accès au sensible, elle en est la retouche, le maquillage qui toutefois ne s’oppose à nulle réalité nue à laquelle on pourrait accéder telle qu’elle est. Bref, il y va de ce qu’il m’est arrivé d’appeler, d’un mot-valise, la « cosmétopolitique ».

Peter Szendy / Jean-Clet Martin

14/05/2012

"Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre."

"Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre" est une phrase attribuée à Anne-Marie Bigot, dame Cornuel, par Melle Aïssé. Cette dernière écrit en effet dans une de ses lettres :
 
"Je vous renvoie à ce que disoit madame Cornuel, qu'il n'y avoit point de héros pour les valets de chambre et point de pères de l'Église parmi ses contemporains."
 
Melle AïsséLettres, la douzième, celle du 13 août 1728.
 
C'est une idée qui semble avoir une assez longue tradition. On la trouve notamment exprimée chez Montaigne :
 
"Tel a été miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n'ont rien vu seulement de remarquable. Peu d'hommes ont été admirés par leurs domestiques."
 
MontaigneEssais, Livre III, Chapitre 2 : Du repentir.
 
Hegel la reprendra par deux fois :
 
"Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre ; mais non pas parce que le héros n'est pas un héros, mais parce que le valet de chambre est un valet de chambre, avec lequel le héros n'a pas affaire en tant que héros, mais en tant que mangeant, buvant, s'habillant, en général en tant qu'homme privé dans la singularité du besoin et de la représentation."
 
HegelPhénoménologie de l'esprit,traduction J. Hyppolite, Aubier-Montaigne, 1992, 2, p. 195.
 
"Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe connu. J'ai ajouté — et Gœthe l'a redit deux ans plus tard — que s'il en est ainsi ce n'est pas parce que celui‑là n'est pas un héros, mais parce que celui‑ci n'est qu'un valetCe dernier ôte les bottes du héros, l'aide à se coucher, sait qu'il préfère le champagne, etc. Pour le valet de chambre les héros n'existent pas ; en effet, ils n'existent que pour le monde, la réalité, l'histoire."
 
HegelLa Raison dans l'Histoire, Chapitre II. La réalisation de l'Esprit dans l'histoire,Trad. Kostas Papaioannou, 10x18 p. 127.
 
La citation de Goethe dont parle Hegel est tirée des Affinités électives :
 
"On prétend qu'il n'y a pas de héros en face de son valet de chambre. C'est qu'un héros ne peut être compris que par des héros, et que les valets de chambre ne savent apprécier que leurs pareils."
 
Goethe, Les affinités électives, 2e partie, Chapitre 5, Folio, p. 218.
 
Dans Guerre et paix, Tolstoï reprend la phrase, mais en adoptant un point de vue opposé à Hegel ou Goethe, puisque que pour Tolstoï, le vrai héros est justement celui du valet de chambre. Celui-ci  perçoit en effet la vraie grandeur, qui n'est pas historique, mais morale. Dans l'intimité du "grand homme", il peut se rendre compte de sa médiocrité morale, de son manque de dignité humaine (ce qui était le cas, selon Tolstoï, de Napoléon), ce pourquoi il ne peut être un "héros".
 
 
"Il ne peut y avoir de grand homme pour un laquais, parce que le laquais a sa conception à lui de la grandeur."
 
TolstoïGuerre et paix, 1869, Tome quatrième, Quatrième partie, Chapitre 5, tr. fr. Boris de Schloezer, 1960, Le Club français du livre, p. 1280.

29/10/2011

Palinsestu

Voce Ventu - Palinsestu 






Populu meiu ti scrivu una stella 
Ch’ella spampilli in la to mente sacra 
Quandi u sprunfondu inturbidisce u passu 
Ch’ella ti dia a so luce infatata 
Ch’ella ti porghji un raghju citadella 
Pè custrui dumane, eiu ti scrivu una stella 

Populu meiu ramenta ti la storia 
Quandu l’eroi cantavanu à u to latu 
Quandi u manu era quant’ellu hè l’oru 
E chi una vita avia un prezzu altru 
Eri piu poveru ma cusi fieru 
E lu moru bandera da u ventu allisciatu 
U purtavi in core, ti purtava fiatu, parolla era onore 

O corsu sai hè lu fratellu accantu 
Manda li un sguardu è spartite lu cantu 

Rughja a timpesta di tanti ghjorni scuri 
Vite arrubbate è po tante bucie 
Falsi, omi indegni t’anu fattu sangue 
Pulzendu l’esse cu e so parolle pie 
Sola a catena di le voce addunite 
Derà l’umtimu fronte à tutte ste pazzie 

Populu hè tempu di riscrive u to nome 
Spazza issu fume chi t’ acceca a lumera 
Cun l’ ochji aperti impasta à core à core 
Sodu cimentu à la terra chi spera
E cu a to lingua alzata pè fanale 
Fa la issa strada, inventa l’ideale 
E porta lu in pettu, ti purterà fiatu, è tantu rispetu 

Vecu una luce more pianu pianu 
Eppuru a teni a fiara citadella 
Populu meiu seguita la a mio stella 


Federicu Poggi

31/08/2011

Crucifixion par un témoin occulaire

CrucifixionTemoinOcculaire.gifDans la première moitié du XIXe, un membre de la Société Commerciale de l'Abyssinie découvre un parchemin en latin à Alexandrie, en Egypte, dans une bibliothèque qui avait appartenu à des moines grecs, et dont on découvrira par la suite qu'elle a été bâtie sur les vestiges d'une communauté essénienne.
Le texte traduit la lettre (probablement, à l'origine, en langue grecque ou araméenne) d'un Ancien des esséniens de Jérusalem, donc d'un membre important de cette communauté. Il s'adresse à ses confrères esséniens d'Alexandrie "sept Pâques après la crucifixion", dans le but de témoigner de cet événement dans lequel il a été directement et très personnellement impliqué. Par son témoignage, il veut rectifier - du moins auprès de la communauté dont Jésus avait fait partie - les "on dit" et les rumeurs sur la fin du Maître qui parcourent à l'époque tout le Moyen Orient.
Le manuscrit découvert à Alexandrie provoque des réactions immédiates des jésuites, et nous savons que c'est par l'intervention de la Franc-maçonnerie qu'il sera abrité en Allemagne. Un éditeur de Leipzig en publie d'ailleurs la traduction allemande en 1849, un véritable best-seller: 50000 exemplaires imprimés entre 1849 et 1851 ! C'est une quantité énorme pour cette époque, mais, parait-il, ils ont tous "mystérieusement" disparus...
Trois autres versions s'en suivent : deux américaines (la deuxième, celle de 1907, est la seule qui soit encore en circulation mais elle s'avère peu fiable), et une française, de 1863, traduite directement de l'allemand; c'est par hasard qu'un chercheur italien en retrouve un exemplaire en Suisse, peut-être le seul qui nous reste, et c'est dans cet ouvrage que nous vous le livrons!

07/08/2011

Collapse



http://www.youtube.com/watch?v=O71RQT6tbIU&feature=pl...

30/06/2011

La démondialisation absurde et impossible

demondialisation.jpg

Une récente étude a confirmé une fois de plus l'exceptionnelle impopularité auprès de l'opinion publique française de l'ouverture des marchés. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que l'appel à relever les droits de douane se trouve massivement plébiscité par l'opinion. Il n'est pas non plus étonnant que le thème provocateur de la démondialisation prenne comme un feu de brousse. Cette thèse va bien au-delà des thèses de la régulation de la mondialisation, puisqu'elle envisage une forme de déconnexion par rapport à l'économie mondiale au travers de la réduction des échanges commerciaux et l'autocentrage économique.

Pour vivre heureux, vivons cachés ! Comment expliquer une telle méfiance de l'opinion vis à-vis de l'ouverture des marchés ? Pourquoi, néanmoins, la démondialisation est-elle une idée absurde qui n'a de surcroît aucune chance de voir le jour ? Comment, néanmoins, répondre politiquement aux problèmes sociaux que pose l'intensification de la globalisation.

Il faut tout d'abord admettre que la défiance vis-à-vis du libre-échange n'est absolument pas spécifiquement française. Il y a un an, une étude américaine rappelait que 70 % des Américains considéraient que les accords de libre-échange signés par les Etats-Unis avaient été dommageables à l'emploi et que 60 % de ces mêmes Américains étaient favorables à des restrictions commerciales.

En réalité, aujourd'hui, dans la plupart des pays occidentaux, la préférence pour le libre-échange est extrêmement faible, contrastant avec sa singulière expansion dans les pays en développement, pour qui commerce et développement ne sont que les deux faces d'une même réalité. Comment donc expliquer cette défiance ? Trois facteurs jouent. Le premier résulte du fait que les avantages indiscutables de la libéralisation des échanges sont lents et diffus, tandis que ses coûts sont immédiats et visibles.

Personne ne s'extasie de la baisse des prix des produits de consommation courante qui découlent pourtant de la mondialisation. En revanche, tout le monde est spontanément porté à incriminer la mondialisation lorsqu'une usine ferme ses portes au prétexte qu'elle ne peut plus supporter la concurrence étrangère.

La seconde raison tient au fait que l'ouverture des marchés n'est pas socialement neutre. Elle crée des gagnants et des perdants. Les gagnants, ce sont évidemment les consommateurs, c'est-à-dire nous tous, ainsi que les personnes qualifiées travaillant sur des créneaux spécialisés, tandis que les perdants sont souvent les travailleurs non qualifiés des secteurs à faible valeur ajoutée faisant appel à une forte main-d'oeuvre substituable.

Or autant il est facile d'accepter l'idée que les pays développés doivent abandonner les créneaux à faible valeur ajoutée pour se concentrer sur les créneaux à forte valeur ajoutée, autant il est difficile d'organiser cette transition. On peut penser à la reconversion et à la requalification. Mais, pour les personnes peu qualifiées et âgées, une telle démarche paraît souvent très difficile, ce qui explique d'ailleurs pourquoi la plupart des programmes de compensation existant aux Etats-Unis depuis 1962 ou en Europe depuis le milieu des années 2000 n'ont pas produit de résultats très convaincants.

La troisième explication à cette méfiance réside dans le fait que, au sein même des gagnants, la répartition des gains de la mondialisation demeure très inégale. Les multinationales en profitent plus que les petites entreprises et les actionnaires bien davantage que les salariés. Mais pourquoi, en dépit de tous ces éléments, la libéralisation des échanges s'intensifie-t-elle ? D'abord, parce que, plus le commerce mondial se développe, plus la croissance mondiale s'intensifie. Ce fait historique est attesté et personne ne le conteste.

Mais il y a une autre explication, encore plus concrète. La réalité du commerce mondial est en effet très éloignée de l'idée que l'on s'en fait. Tout le monde s'imagine que le commerce s'effectue entre des Etats, alors qu'en réalité il s'effectue d'abord et avant tout entre des entreprises et leurs filiales. Il n'y a pratiquement plus de produits fabriqués dans un pays et achetés dans un autre.

Lorsqu'on dit par exemple que la Chine exporte pour 2 milliards de dollars (1,39 milliard d'euros) d'iPhone vers les Etats-Unis et que ses exportations accroissent le déficit américain, il faut savoir que, sur ces 2 milliards, 4 % seulement reviennent aux Chinois, alors que 96 % de la valeur ajoutée du produit va dans des pays aussi différents que l'Allemagne, le Japon, la Corée et bien entendu les Etats-Unis. Le produit est exporté de Chine, mais, en réalité, il est fabriqué à travers le monde ! Ce qui signifie bien évidemment que la notion de déficit commercial devient aujourd'hui difficile à cerner, compte tenu de la dispersion planétaire de la chaîne de valeur.

Cette réalité a deux conséquences. La première est qu'elle rend de plus en plus difficiles, voire quasi impossibles, des mesures de protection dans un secteur, car, en protégeant un secteur, on en pénalise forcément un autre. Prenons un exemple : lorsque les Américains ont voulu pénaliser les importations d'acier européen pour protéger leur sidérurgie malade, ils ont immédiatement provoqué la colère des industriels de l'automobile, qui ont vu le prix de l'acier augmenter et brandi la menace de licenciement dans ce secteur. C'est la raison pour laquelle, d'ailleurs, quand des députés appellent à acheter Airbus plutôt que Boeing, ils croient qu'Airbus est intégralement fabriqué en Europe et Boeing intégralement fabriqué en Amérique.

Mais, en réalité, 50 % de la valeur ajoutée d'Airbus et de Boeing proviennent de sous-traitants qui se situent à travers le monde. Ce qui veut dire que beaucoup de sous-traitants français profitent de la fabrication de Boeing, tandis que beaucoup de sous-traitants américains profitent de la fabrication d'Airbus ! En achetant plus d'Airbus, on ne protège pas nécessairement plus l'emploi européen. Ce seul exemple démontre l'absurdité de la thèse de la démondialisation, car elle s'appuie sur un schéma commercial qui prévalait au XXe siècle, mais plus au XXIe siècle. Est-ce à dire pour autant qu'il n'y a rien à faire ? Certainement pas.

Il y a aujourd'hui deux grands sujets de régulation importants. La régulation financière et la régulation environnementale. Sur la régulation financière, les progrès sont ambigus et limités, malgré l'ampleur de la crise financière. A travers l'affaire grecque, on voit d'ailleurs que certains Etats, dont la France, continuent à vouloir protéger les banques, ce qui montre à quel point nous continuons à vivre dans une économie où les gains financiers sont privatisés, mais où les pertes sont socialisées. Nous payons pour les fautes des banques. L'autre grande question concerne la prise en compte de la protection de l'environnement dans les échanges commerciaux. Pour avancer sur cette voie, la taxation aux frontières est parfaitement contre-productive, car elle est très difficile à mettre en oeuvre et peut conduire très facilement à des mesures de rétorsion.

En revanche, la mise en place d'une taxe carbone s'appliquant indifféremment aux produits nationaux et aux produits importés a l'avantage de pénaliser ceux qui ne font pas d'efforts en matière d'environnement sans pour autant créer de discrimination entre nationaux et étrangers. La démondialisation, c'est la thèse de la préférence nationale appliquée à l'économie. Elle est économiquement inefficace et politiquement effrayante.

Zaki Laïdi, directeur de recherche à Sciences Po (Centre d'études européennes)Article paru dans l'édition du Monde le 30.06.11

16/06/2011

Cumule d’emplois dans la fonction publique

Le cumul d'une activité publique et d'une activité privée

Le cumul d'une activité publique et d'une activité privée est régi par l'article 3 du décret-loi de 1936.

Toute rémunération secondaire perçue au titre d'une activité privée est par principe interdite. Ce principe est toutefois assorti d'une exception et de trois dérogations :

Par exception, ne s'inscrit pas dans le champ de cette interdiction la production d'œuvres scientifiques, littéraires ou artistiques pour laquelle aucune autorisation n'est requise.

Les trois dérogations concernent la possibilité dont dispose un agent de :

             rendre des expertises ;

             exercer une activité de consultance ;

             dispenser un enseignement ressortissant de sa compétence ;

sous réserve d'une autorisation préalable de son responsable hiérarchique, à la condition que ce cumul ne soit pas préjudiciable à la fonction principale et dans la mesure où la participation à ces activités extérieures n'excèdent pas 20% du temps de travail normalement consacré à la recherche.

Ces dispositions ne s'appliquent que si l'activité considérée est exercée auprès d'un organisme privé au sens strict, c'est-à-dire alimenté par des fonds privés à plus de 50%.

Ne concernent pas le personnel du CNRS les autorisations spécifiques délivrées aux enseignants techniques ou scientifiques des établissements d'enseignement en vue d'exercer des professions libérales qui découlent de la nature de leurs fonctions.

"Article 3 : Les dispositions de l'article 1er ne s'appliquent pas à la production des œuvres scientifiques, littéraires ou artistiques.

Les fonctionnaires, agents et ouvriers peuvent effectuer des expertises ou donner des consultations, sur la demande d'une autorité administrative ou judiciaire, ou s'ils y sont autorisés par le ministre ou le chef de l'administration dont ils dépendent. Ils peuvent, dans les mêmes conditions, être appelés à donner des enseignements ressortissant à leur compétence.

Les membres du personnel enseignant, technique ou scientifique des établissements d'enseignement et de l'administration des beaux-arts pourront exercer les professions libérales qui découlent de la nature de leurs fonctions.

Il leur est toutefois interdit de donner des consultations, de procéder à des expertises et de plaider en justice dans les litiges intéressant une des administrations visées à l'article 1er à moins qu'ils n'exercent leurs fonctions à son profit.

La même interdiction s'applique aux litiges ressortissant à des juridictions étrangères ou intéressant des puissances étrangères, sauf autorisation préalable donnée par le ministre compétent."

 

Modifié par Décret 55-957 11 Juillet 1955 ART 1 et 4 JORF 20 JUILLET 1955

S'agissant des membres du personnel enseignant, technique ou scientifique des établissements d'enseignement et de l'administration des beaux-arts, est admise la possibilité d'exercer une profession libérale qui doit découler de la nature leur fonction. Cependant, le juge fait une interprétation restrictive de cette dérogation (cf. CE, Hodebert, 24 janvier 1986).

Les dérogations possibles à l'interdiction de cumul avec une activité privée sont de manière logique celles mentionnées par l'article 7 du décret-loi du 29 octobre 1936 susvisé.

Lorsqu'il est saisi de cas de cumul entre activité publique et activité privée accessoire, le juge procède, comme il le fait pour le cumul d'activités publiques, à une analyse du lien existant entre l'activité principale et l'activité secondaire. C'est ainsi qu'il a admis des dérogations à la règle de non-cumul au bénéfice d'un enseignant maître assistant d'université, fournissant par ailleurs des prestations de recherche au CREDOC, association de droit privé régie par la loi de 1901, mais notamment au motif que le budget de cette association n'était pas alimenté en permanence pour plus de 50 % par des subventions des organismes publics (arrêt précité, CE, 28 septembre 1988, ministère de l'Education nationale c/Lemennicier).

Le juge administratif a également admis qu'un professeur d'enseignement artistique puisse donner des cours particuliers pour son propre compte ou pour celui d'une association, car cet enseignement ressortissait de la compétence qu'il exerçait pour son employeur public.

En revanche, le juge a censuré le cumul d'emplois publics avec des activités privées lucratives, libérales, commerciales ou salariées, dès lors qu'elles n'avaient pas de lien avec l'activité principale (ouvrier professionnel communal et photographe : CE, 8 octobre 1990, ville de Toulouse c/M. Mirguet ; analyste programmeur contractuel d'un CHRU et dirigeant d'une SARL qui commercialise une base de données informatiques : CE, 3 novembre 1990, M. Marojo ; administrateur de l'INSEE et président du conseil d'administration d'une SA : CE, 23 mai 2001, M. Gobry ; éboueur communal et gérant d'un débit de boissons : CE, 19 janvier 1983, ville de Mulhouse c/M. Tifouti ; surveillant d'un centre pénitentiaire et gérant de fait du salon de coiffure de son épouse : CE, 25 janvier 1995, Garde des Sceaux, ministre de la justice ; brigadier-chef de police qui a réalisé un jour par semaine, en contrepartie d'avantages en nature, des états des lieux d'immeubles pour le compte d'une société d'achats et de ventes de biens immobiliers : CAA Nancy, 6 avril 2000, M. Ott ; administrateur d'une SA et conseiller principal d'éducation, même si cette activité n'est pas rémunérée dès lors que la SA poursuivait un objet lucratif : CE, 15 décembre 2000, MEN c/Mme Guichard.

Il est enfin expressément interdit aux agents publics, en vertu de l'article 3 du décret-loi de 1936, de donner des consultations, de procéder à des expertises et de plaider en justice dans les litiges intéressant une administration ou une personne publique, à moins que leur intervention sous l'une de ces formes soit faite au bénéfice de cette personne publique.

3.6.1. Cumul de rémunérations publique et privée

Le principe est celui de l’interdiction du cumul d’une rémunération publique et d’une rémunération privée, mais des exceptions ont été prévues par le texte de 1936 ou d’autres textes particuliers. Trois exceptions à la règle des cumuls concernent particulièrement les enseignants :

La production d’œuvres scientifiques, littéraires ou artistiques (art. 3 premier alinéa) ;

Les enseignements, les expertises et consultations donnés par les enseignants, à condition d’en avoir obtenu l’autorisation préalable (alinéa 2 de l’art. 3) ;

Les professions libérales découlant de la nature de l’enseignement (alinéa 3 de l’art. 3). Cette exception a donné lieu à des débats jurisprudentiels sur plusieurs points.

L’article 3 du décret-loi de 1936 pose trois séries de dérogations :

             La production d’œuvres scientifiques, littéraires ou artistiques

             Les enseignements, consultations et expertises

             L’Exercice d’une profession libérale découlant de la nature des fonctions

Cette dérogation n’est ouverte qu’aux membres du personnel enseignant, technique ou scientifique. Le juge contrôle si les activités libérales découlent ou non de la nature des fonctions d’enseignement .De l’examen des situations (peu nombreuses) soumises au juge, il en résulte que l’application de cette dérogation se trouve actuellement limitée à deux catégories :

             les professeurs d’enseignement supérieur

             Les professeurs d’éducation physique [6] : ils peuvent donner des cours de natation, à condition que l’activité annexe ne devienne pas une entreprise commerciale. De plus, un texte particulier (décret du 27 mars 1963) a été pris pour autoriser une autre dérogation : les professeurs d’éducation physique peuvent être masseurs kinésithérapeutes (le Conseil d’Etat avait interprété le décret-loi de 1936 en sens inverse [7]).

Il convient de souligner que l’administration doit examiner chaque demande qui lui est présentée et ne peut pas édicter par circulaire une interdiction générale d’exercer une profession libérale [8]. Cette dérogation est fermée aux agents à temps partiel (art. 39 de la loi nème84-16 du 11 janvier 1984 ; art. 60 de la loi nème84-53 du 26 janvier 1984 ; art. 46 de la loi nème86-33 du 9 janvier 1986).

L’article 3 du décret-loi de 1936 exige une autorisation du chef de service pour effectuer des expertises ou consultations [9]. Il semble parfois admis qu’elle soit verbale [10].

[8]- CE, 7 avril 1993, Berlin et autres, p. 803.

[9]- CE, 8 février 1967, Plagnol, p. 840.

[10]- CE, 16 janvier 1964, Ministre des affaires étrangères c/Ebrard, D.1966-J-8, note P.H.

Les rémunérations privées ne sont soumises à aucun plafonnement

Seules les rémunérations publiques sont actuellement soumises à plafonnement (articles 7 et 9 du décret-loi de 1936). Les rémunérations privées ne sont soumises à aucun plafonnement, celles versées par un Etat étranger non plus [12].

 

Circulaire du 17 août 1960, professeurs à la faculté de droit et exercice de la profession d’avocat ( Education nationale).

- Circulaire du 30 septembre 1960 relative au concours prêté par les membres de l’enseignement supérieur aux Etats étrangers ou aux Etats membres de la Communauté.

Je pense que cette circulaire peut éclairer davantage. Toutefois, il faudrait lire le décret du 2 mai pour être plus sûr.

Circulaire n° 2157 du 11 mars 2008 relative au cumul d'activités et portant application de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires modifiée,notamment son article 25, et du décret n° 2007-658 du 2 mai 2007 relatif au cumul d'activités des fonctionnaires, des agents non titulaires de droit publicet des ouvriers des établissements industriels de l'État

D) Dispositions propres aux collaborateurs de cabinet des autorités territoriales

L'article 2 du décret n° 87-1004 du 16 décembre 1987 modifié relatif aux collaborateurs de cabinet des autorités territoriales interdit à ces derniers d'être affectés à un emploi permanent d'une collectivité territoriale ou d'un établissement public en relevant. Cette interdiction est rappelée à l'article 21 du décret du 2 mai 2007. Ces collaborateurs de cabinet peuvent toutefois être autorisés à cumuler leurs fonctions avec celles de collaborateur d'un député à l'assemblée nationale, d'un sénateur ou d'un représentant au Parlement européen.

III) Le cumul pour la création, la reprise ou la poursuite d'activité au sein d'une entreprise ou d'une association

La loi du 2 février 2007 et le décret du 2 mai 2007 ont introduit deux nouvelles possibilités de cumul.

Un agent public peut créer ou reprendre une entreprise après déclaration à l'autorité dont il relève tout en poursuivant ses fonctions administratives. Cette déclaration est soumise à l'examen de la commission de déontologie, l'autorité administrative se prononçant au vu de l'avis rendu par la commission. Cette possibilité de cumul est ouverte pour une période d'une année renouvelable une fois. Pour exercer le cumul, l'autorisation d'accomplir un service à temps partiel est accordée de plein droit, même si l'agent peut choisir de rester à temps plein.

De même, un agent qui entre dans la fonction publique, par concours ou après un recrutement sur contrat, peut continuer à exercer son activité privée au sein d'une entreprise ou d'une association, pour la même durée d'un an renouvelable une fois, après déclaration à l'autorité dont il relève et avis de la commission de déontologie. La même possibilité d'exercer à temps partiel est ouverte.

Lorsqu'un agent souhaite, une fois écoulée la période consacrée à la création, à la reprise ou à la poursuite d'activité dans une entreprise, continuer à exercer la même activité, il peut choisir de se placer en disponibilité au titre de la création d'entreprise. La jurisprudence récente de la commission de déontologie indique qu'il n'est pas nécessaire de la saisir une nouvelle fois en l'absence de changement d'activité.

Les modalités d'application d'un tel cumul sont précisées par la circulaire du 31 octobre 2007 portant application de la loi n° 93-122 du 29 janvier 1993. modifiée relative à la prévention de la corruption et à la transparence de la vie économique et des procédures publiques, du décret n° 2007-611 du 26 avril 2007 relatif à l'exercice d'activités privées par des fonctionnaires ou agents non titulaires ayant cessé temporairement ou définitivement leurs fonctions et à la commission de déontologie et du chapitre II du décret n° 2007-658 du 2 mai 2007 relatif au cumul d'activités des fonctionnaires, des agents non titulaires de droit public et des ouvriers des établissements industriels de l'État.

IV) Le régime du cumul d'activités applicable à certains agents à temps non complet ou exerçant des fonctions à temps incomplet

A) Le public visé

Il s'agit d'agents occupant un emploi à temps non complet ou exerçant des fonctions impliquant un service à temps incomplet pour lesquels la durée du travail est inférieure ou égale à la moitié de la durée légale ou réglementaire du travail des agents publics employés à temps complet.

Ces agents peuvent être :

a) des fonctionnaires ;

b) des agents non titulaires ;

c)en application des articles 34 et 35 de la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations. Il s'agit d'agents contractuels qui exercent leurs fonctions soit dans la fonction publique de l soit dans la fonction publique territoriale, auxquels la loi du 12 avril 2000 a reconnu le droit de bénéficier d'un contrat à durée indéterminée, en exerçant éventuellement leurs fonctions à temps incomplet (dans la fonction publique de l'État), et d'opter s'ils le souhaitent pour la soumission au droit privé (agents relevant de la jurisprudence dite « Berkani »).

Dans la fonction publique territoriale, les emplois permanents à temps non complet sont régis par le décret n° 91-298 du 20 mars 1991 portant dispositions statutaires applicables aux fonctionnaires territoriaux nommés dans des emplois permanents à temps non complet.

Dans la fonction publique hospitalière, seuls les agents non titulaires peuvent occuper des emplois permanents à temps non complet, et ce pour une durée inférieure au mi-temps (cf. article 9 de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986).

Les agents exerçant des fonctions impliquant un service à temps incomplet sont des agents non titulaires de l'État, dont la durée de travail est inférieure à 70 % de la durée d'un emploi à temps plein.

Compte tenu des conditions d'emploi particulières de ces agents, les possibilités de cumul d'activité qui leur sont accordées sont plus larges que pour les agents à temps complet ou à temps partiel.

B) Le champ d'application

1) Le cumul avec une activité privée lucrative

Les articles 15 et 16 du décret prévoient que ces agents peuvent, en sus de leur activité publique, exercer une activité privée lucrative après en avoir informé l'autorité dont ils relèvent. Il ne s'agit donc pas d'un régime d'autorisation préalable, comme dans le cadre du cumul d'activités accessoires.

 

L'administration doit néanmoins vérifier que l'activité privée est compatible avec les obligations de service de l'intéressé et qu'elle ne porte pas atteinte au fonctionnement normal, à l'indépendance ou à la neutralité du service. Si ces deux conditions ne sont pas respectées, l'administration peut s'opposer à l'exercice ou à la poursuite ou à l'exercice de l'activité privée.

Par ailleurs, dans le cadre de ce cumul, l'agent est soumis aux dispositions de l'article 432-12 du code pénal relatif à la prise illégale d'intérêt dans l'exercice des fonctions.

2) Le cumul avec une ou plusieurs activité(s) publique(s)

L'article 17 du décret autorise le cumul d'activités publiques auprès des administrations et services mentionnés à l'article 2 de la loi du 13 juillet 1983, c'est-à-dire les administrations de l'État, des régions, des départements, des communes et de leurs établissements, ainsi que les établissements publics hospitaliers, sociaux ou médico-sociaux.

La durée totale de travail résultant de ce cumul est toutefois plafonnée, puisqu'elle ne doit pas dépasser 100 % d'un emploi à temps complet pour la fonction publique de l'État et la fonction publique hospitalière. Cependant, pour les fonctionnaires territoriaux, ce plafond est relevé à 115 %, conformément à l'article 8 du décret n° 91-298 du 20 mars 1991. En outre, l'agent doit tenir informée, par écrit, chaque autorité auprès de laquelle il exerce des fonctions de ce cumul.

V) Les conséquences du cumul en termes de gestion de personnel

A) Le traitement des autorisations de cumul déjà accordées

Les autorités compétentes disposent d'un délai de deux ans à compter de la publication du décret du 2 mai 2007 pour confirmer expressément les autorisations de cumul accordées sur la base des dispositions du décret-loi du 29 octobre 1936. Si une telle confirmation n'est pas intervenue dans ce délai, les autorisations de cumul correspondantes sont abrogées.

Les agents bénéficiant d'une autorisation dans le cadre du régime antérieur pourront être invités à renouveler leur demande auprès de leur autorité hiérarchique.

B) Les informations versées au dossier de l'agent

Il s'agit :

- des demandes d'autorisation de cumul (chapitre 1er du décret du 2 mai 2007),

- des déclarations de cumuls d'activités (chapitre II),

- des décisions administratives prises sur leur fondement (chapitre I et II).

C) Les sanctions en cas de non-respect de la réglementation sur les cumuls

Elles sont de deux ordres :

- le reversement des sommes indûment perçues, par voie de retenue sur le traitement ;

- une des sanctions disciplinaires prévues par l'article 66 de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984, l'article 89 de la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 et l'article 81 de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986, dont le niveau de sévérité est apprécié par l'autorité disciplinaire en fonction du degré de gravité du manquement à l'obligation de non-cumul constaté.

Ces sanctions administratives sont prononcées sans préjudice des peines qui peuvent être prononcées en cas de mise en cause de la responsabilité pénale d'un agent public, notamment sur le fondement de l'article 432-12 du code pénal (prise illégale d'intérêts).

Les sommes indûment perçues devant être reversées sont exclusivement celles correspondant aux rémunérations de l'activité accessoire qu'il était interdit de cumuler avec l'activité principale (cf. CAA Paris, 4 mars 2004, Lellouche, req. n° 03PA00861).

D) La suppression du compte de cumul

Ce compte était institué par le décret n° 58-430 du 11 avril 1958 fixant les conditions d'application de l'article 12 du décret-loi du 29 octobre 1936, qui prévoyait l'existence d'un relevé de l'ensemble des rémunérations publiques perçues par un agent. Irrégulièrement appliqué selon les administrations et source de confusion, le compte de cumul disparaît avec l'abrogation du décret du 11 avril 1958, mais demeure applicable aux comptes arrêtés au 31 décembre 2006.

La suppression du compte de cumul n'implique pas que les modalités et l'ampleur des rémunérations n'entrent pas en compte dans l'appréciation de la compatibilité du cumul entre l'activité principale et une ou plusieurs activité(s) accessoire(s). Elle s'inscrit dans un cadre où la rémunération n'est que l'une des composantes objectives permettant de juger de la recevabilité d'une demande de cumul au regard de l'intérêt du service et des obligations déontologiques qui s'imposent aux agents publics.

Pour le Ministre et par délégation :

Le Directeur général de l'Administration et de la Fonction Publique,

Paul PENY

Fait à Paris, le 11 mars 2008.

Le Directeur général de l'Administration  et de la Fonction Publique,

Paul PENY

 

22/04/2011

Iconoclasme

"Un prétexte à l'expression du refus de l'art contemporain"

 | 21.04.11 | 15h19

Vous codirigez, au Collège des bernardins, un séminaire sur la relation entre la foi et l'art contemporain. Comment expliquez-vous le retour des thèmes chrétiens dans ce domaine ? 

Je vois moins un retour qu'une certaine continuité. Les avant-gardes d'abord, l'art moderne, l'art contemporain sont traversés d'un questionnement très radical par rapport à la tradition chrétienne dont on ne doit jamais oublier qu'elle trouve ses origines dans un grand conflit lié à l'image.

La question de la représentation a été vécue d'une manière dramatique dans les premiers siècles chrétiens. Un clivage s'est produit au VIIIe siècle, au moment du concile de Nicée II : l'Eglise orientale a figé les règles de la représentation religieuse, alors que l'Eglise occidentale, au contraire, a estimé que l'invisible étant irreprésentable, il était tout à fait bon et licite de le représenter.

Ce paradoxe est à l'origine de la liberté artistique extraordinaire qui n'a cessé de se développer en Occident. On ne peut pas comprendre l'aventure de l'art occidental sans voir qu'il y a, au départ, une question théologique qui, dès le Moyen Age, est tranchée d'une façon toute particulière. A partir du romantisme, au début du XIXe siècle, l'art semble s'affranchir de la religion. Mais, en réalité, elle lui reste très liée en profondeur. De là viennent les scandales à répétition auquel on a pu assister.

Les polémiques ne sont-elles pas plus nombreuses actuellement ? 

Francis Picabia, avec son éclaboussure apposée sur une page blanche et appelée La Vierge Marie, a choqué. Dans les années 1960, l'actionniste viennois Günter Brus a fait scandale avec des christs présentés dans des situations terribles. Il n'avait pourtant aucun compte à régler avec la foi chrétienne de son enfance. Mais il était stimulé par une recherche de limites associée dans son esprit au sacré.

Depuis les années 1980, la médiatisation donne aux polémiques une portée nouvelle. Sans doute celles-ci sont un peu plus nombreuses, mais cela doit nous inciter à nous interroger sur la vigueur des thèmes religieux dans une époque où l'on dit l'Eglise marginale.

Quelle est votre réponse ? 

Pour moi, il s'agit d'un retour du refoulé. Le christianisme a été la religion, qui, de tout temps, a posé la question de la limite du représentable. Comme l'art contemporain est sans cesse à travailler cette limite, donc à chercher la transgression, les artistes, même ceux qui ne le savent plus, le ressentent. Qu'ils soient attachés au christianisme, comme l'étaient Warhol et tant d'autres, ou ignorants de cette tradition, quelque chose du refoulé agit.

Lorsque, en plus, les artistes sont croyants, comme Serrano, il y a un écart incroyable entre l'intention et la réception des fidèles. Selon moi, plus que d'être choqués, ils trouvent là le prétexte à l'expression de leur refus d'un art contemporain auquel ils ne comprennent rien, un art porteur d'immoralité, de transgression... Ils ne comprennent pas que c'est en réalité intimement lié au paradoxe de la foi.

La hiérarchie catholique, elle, n'est pas aussi ignorante ?

La hiérarchie n'est pas mieux avisée. Elle est passée complètement à côté de l'aventure formidable de l'art contemporain, n'en a pas mesuré les enjeux. Elle s'est contentée d'un jugement sur les apparences, sans chercher à comprendre la démarche des créateurs. Il y a quelques années, une oeuvre de Martin Kippenberger a fait scandale : une grenouille crucifiée avec une chope de bière dans une main et un oeuf dans l'autre. Le curé d'une petite ville du nord de l'Italie, où l'oeuvre était présentée après la mort de l'artiste, a ameuté tout le monde, et la hiérarchie l'a suivi. Cette oeuvre se moquait du Christ...

En réalité, il suffisait de lire son titre, Autoportrait en délire profond, et de savoir que Kippenberger était mort alcoolique pour comprendre. La vie, la mort, la crucifixion, oui, mais aucune moquerie, sinon de lui-même.

Peut-on faire un parallèle avec les crispations enregistrées dans le monde musulman ? 

Je le crains. Sauf que les musulmans sont en un sens pardonnables. Leur rapport à l'image est très différent du nôtre. Les chrétiens sont impardonnables, car ils ont une tradition qui a porté très haut la liberté créatrice, comme aucune autre civilisation ne l'a fait.

En théologien et en amateur d'art, comment réagissez-vous à l'affaire Serrano ? 

Quand un artiste comme lui fait, dans les années 1980, la photographie d'un crucifix trempé dans un bain d'urine et de sang, je vois une très belle image et je vois qu'une fois de plus un artiste signale qu'il est très concerné par la crucifixion. En théologien, je dois ajouter que le scandale autour de cette oeuvre est d'abord celui du crucifié lui-même. Le grand scandale auquel, hélas, la piété et la vénération s'habituent, c'est de porter un innocent sur cet instrument de torture ignoble qu'est la croix.

Aucune oeuvre d'artiste, si volontairement blasphématoire soit-elle, n'atteint le niveau de scandale qu'est le Christ crucifié.

Propos recueillis par Nathaniel Herzberg

Article paru dans l'édition du 22.04.11

17/04/2011

Pour une troisième voie économique

Conférence de Michel Drac au Local, rue de Javel, 7 avril 2011, à l’invitation du mouvement Troisième Voie.

TEXTE DE L’INTERVENTION

Bonjour mesdames et messieurs,

J’ai aujourd’hui l’honneur de m’adresser à vous à l’invitation de Serge Ayoub. Je ne suis pas membre de Troisième Voie, l’expérience m’ayant enseigné qu’un engagement politique est incompatible avec le recul attendu d’un analyste impartial. Pour autant, je me considère comme un compagnon de route de votre mouvement. J’ai en effet coécrit, avec Serge et un mystérieux « M. Thibaud », un petit ouvrage, « G5G, la guerre de cinquième génération », dont certaines idées se retrouveront sans doute, à l’avenir, dans votre Troisième Voie.

C’est pourquoi, quand Serge m’a demandé une contribution à votre réflexion sur l’économie, j’ai immédiatement accepté. De toute manière, le moment est excellent pour proposer des voies nouvelles. Après tout, ce que nous allons vivre dans les vingt ans qui viennent, c’est la fin d’un monde. Alors profitons-en pour dessiner, dès à présent, ce que nous espérons pour le monde d’après.

Entendons-nous bien : cette formule, « la fin d’un monde », n’est pas une « manière de parler ». C’est l’exacte réalité, nous vivons, tous ici, depuis notre naissance, dans un monde : le monde de la consommation, de la confiance en l’avenir et du crédit. Nous allons, dans les deux décennies qui viennent, basculer dans un autre monde : le monde de la rareté, de la méfiance devant l’avenir et de la menace.

Nous sommes à la veille de constater la faillite du monde anglo-saxon. La dernière fois que ça s’est produit, c’était en 1343, sous le règne d’Edouard III. Cela a entraîné la chute du capitalisme médiéval, conditionné la prolongation de la guerre dite de Cent Ans, et contribué à la division par deux de la population de notre continent. Oyez, oyez, bonnes gens, grand spectacle en perspective ! On ne voit pas ça tous les jours !

C’est comme ça, on n’y peut rien… Essayons de faire une opportunité de cette grande menace : voilà ce dont il doit être question, pour une troisième voie économique.

Mais commençons par prendre l’exacte mesure de la réalité.

Sur le plan financier, la situation actuelle de l’Occident est facile  à résumer : c’est la faillite à peu près complète d’à peu près tout le monde. Il y a, dans le système et avant de prendre en compte les produits dérivés, trois ou quatre fois plus de dettes que ce qui est soutenable au regard des taux de croissance actuels. Les évaluations des actifs monétaires sont totalement déconnectées du réel et ne renvoient plus qu’à un immense schéma de Ponzi. Les actifs immobiliers sont estimés sur la base de ce que les baby-boomers étaient prêts à payer pour préparer leur retraite, on va bientôt voir ce qu’ils vaudront quand ces mêmes baby-boomers devront les revendre aux classes démographiques creuses. Les actifs productifs eux-mêmes sont largement surévalués, puisqu’apparemment, personne n’a provisionné les implications des crises énergétiques et écologiques à venir.

En fait, tout l’Occident, c’est ENRON. Tous les occidentaux sont des salariés d’ENRON : ils croient qu’ils ont un boulot, mais en fait, ils n’ont qu’une ligne de crédit sur un compte déjà dans le rouge.

En 2008, les USA et l’Europe se sont offert un répit en sauvant leur système bancaire par les comptes publics. Mais l’Etat salvateur est lui-même totalement démuni. A court terme, la faillite de certains Etats occidentaux devra forcément être constatée, d’une manière ou d’une autre. Va-t-on sauver l’Etat par la Banque, après que la Banque a été sauvée par l’Etat ? Si oui, cela passera par les super-souverains, FMI, BCE. Et après ? Et après, rien. On n’aura fait que reculer pour mieux sauter.

Dans notre situation et à l'intérieur du cadre imposé par la haute finance actuellement au pouvoir, dans l'Etat profond, aux USA et en Europe, il n’y a que trois solutions : admettre qu’on ne peut pas rembourser les dettes, ce qui implique la déflation, puisque les faillites détruisent des revenus ; faire semblant de rembourser en imprimant de la monnaie à tour de bras, ce qui finit toujours par provoquer une inflation, par exemple via les prix des matières premières ou des denrées alimentaires ; ou bien gérer au fil des évènements, une politique de stop and go, pour fabriquer autant que possible une stagflation ou quelque chose qui s’en rapproche.

C’est cette dernière solution que nos élites vont probablement suivre ; tout l’indique à ce stade, en tout cas. Dans les années 1970, cela avait permis de gérer l’abandon de l’étalon-or et les chocs pétroliers ; mais cette fois, la situation est bien plus grave : une stagflation étalée sur dix ans, qui se traduira probablement par une inflation réelle de l’ordre de 10/15 % par an, avec dans le même temps des salaires qui stagneront ou progresseront peu en monnaie courante, voilà le programme. La soupe à la grimace, et il y en aura pour tout le monde ; le tout venant impacter des sociétés ravagées par trente ans de dérive inégalitaire et d’appauvrissement des jeunes au profit des vieux.

Première rupture : c’est la fin de l’ère de la consommation, c’est le début d’une ère de rareté relative. Voire, si certains mécanismes s’emballent, de rareté tout court.

Circonstance aggravante dans ce contexte pour le moins tendu, le système financier international est par terre. Pour l’instant, on a l’impression qu’il est toujours debout parce que tout le monde fait semblant de ne pas voir qu’il est par terre, mais il est bel et bien par terre.

La zone euro sera évidemment à brève échéance contrainte à un réaménagement drastique ; ce sera peut-être une explosion pure et simple entre une zone mark et une zone franc, peut-être le passage à un euro monnaie commune mais pas unique, peut-être une assez improbable sortie de crise par l’inflation, une inflation orchestrée par la BCE – une issue assez improbable vu les positions allemandes sur la question.

Mais en tout cas, ce qui est certain, c’est que la zone euro telle que nous la connaissions, c'est fini. Ça ne pouvait pas durer, de toute manière. En gros, c’était : « empruntez comme des Américains si vous êtes espagnols ou irlandais, négociez vos salaires comme des Français si vous êtes français, et profitez cependant des avantages d’une monnaie forte, à l’Allemande, si vous êtes riches. » Ce genre d’incohérence ne peut pas durer très longtemps. Surtout quand ça crée un système où il n’y a plus aucun outil de contrôle au sein d’un espace allant de Naples à Paris…

Le dollar, lui, n’est plus appuyé sur rien, à part la trouille bleue que le monde entier éprouve devant l’US Army. A ce sujet, pour ceux qui se demanderaient ce que les armées occidentales vont faire en Lybie : non, il ne s’agit pas de défendre les droits de l’homme parce que BHL a prophétisé son oracle. Il s’agit d’implanter une présence militaire euro-américaine pour empêcher par les armes la progression jusque là irrésistible de la Chinafrique, et ainsi conserver les matières premières sous contrôle – la seule raison qu’il reste au monde de vouloir du dollar, c’est en effet qu’on en a besoin pour acheter du pétrole et des matières premières.

Conclusion : le système que l’Occident est en train de mettre en place, en gros, c’est le durcissement de la structure de classes en interne, et l’impérialisme à l’extérieur, pour défendre le pouvoir de la haute finance, principalement anglo-saxonne, en confisquant les matières premières et les énergies. Soit l’impérialisme pour sauver l’hypercentralisme du capital privé.

Techniquement, ça rappelle assez certaines logiques des années 30, n’est-ce pas ?

Militants de Troisième Voie, à l’avenir, quand on vous traitera de fascistes, vous pourrez répondre à bon droit que vous l’êtes  en tout cas moins que les gens que vous combattez ! Une réponse alternative serait que vous assumez les bons côtés du fascisme-projet, alors que les dirigeants actuels du capitalisme globalisé incarnent les mauvais côtés du fascisme-Etat, mais ce genre de nuances est probablement incompréhensible pour la plupart des gens…

Bref, revenons au sujet.

En face de ce fascisme bancaire occidental, un contre-pôle apparaît. En gros, c’est l’Organisation de Coopération de Shanghai, c'est-à-dire principalement l’alliance sino-russe, avec l’Inde en arrière-plan, même si elle n’a pas encore clairement choisi son camp.

Ce contre-pôle, on peut le remarquer au passage, est allié avec une partie du monde musulman, mais ennemi d’une autre partie. Ici comme ailleurs dans l’Histoire, l’unité musulmane apparaît comme un leurre, et ceux qui ont espéré, à une certaine époque, en l’Islam unifié contre l’Empire de la Banque… eh bien ceux-là apparaissent, une fois de plus, comme des rêveurs. Le monde musulman, sur le plan géopolitique, ça n’existe pas. Il y a des pays musulmans, la plupart sont sans force. La Turquie et l’Iran ont un véritable pouvoir régional, mais le face-à-face planétaire, évidemment c’est Chine contre USA, avec l’Europe à ce stade dans le camp américain, et la Russie dans le camp chinois.

Il y a un contre-impérialisme pour défendre l’hypercentralisme du capital d’Etat, et ça n’a rien à voir avec le Grand Jihad Hollywoodien et autres fariboles plus ou moins made in CIA...

Le monde qui émerge, à travers cette confrontation pour l’instant très froide et très indirecte entre OTAN et OCS, c’est un monde de la méfiance. La méfiance de tous devant l’avenir engendre la méfiance de chacun devant les autres. C’est la deuxième rupture : le passage d’un monde de la confiance en l’avenir à un monde de la méfiance devant l’avenir, et donc de la méfiance entre les puissances.

Cette rupture est sinistre, bien sûr, mais il faut aussi reconnaître qu’elle traduit une prise de conscience : les peuples qui ont fait confiance à l’Empire occidental savent maintenant à quoi s’en tenir, quand on leur tient des discours lénifiants sur la démocratie et la société ouverte. Allez parler de société ouverte aux retraités russes, vous allez voir, ils ont des choses à dire à ce sujet…

Bref, revenons au sujet : le temps de la méfiance.

La manifestation concrète de cette méfiance, c’est la décision sino-russe de commercer désormais en roubles et yuans. La signification de cette décision, c’est que la moitié du monde se prépare à sortir du cadre de représentation monétaire promu par l’Occident. La confiance ne règne pas…

Et elle ne règne pas, d’ailleurs, pour de bonnes raisons.

Ce cadre de représentation monétaire, promu par la sphère anglo-saxonne, dominante au sein de l’Occident, est depuis toujours appuyé sur le système du crédit. Ce système du crédit, concrètement, cela consiste à fabriquer, via la dette, une masse monétaire un peu plus importante que les besoins de l’économie réelle, qu’on lance ainsi à la poursuite d’une fiction : l’économie qu’il faut construire pour donner un sous-jacent à la masse monétaire générée par le crédit. De ce cadre de représentation, induit par le système du crédit, découle l’obligation de la croissance.

Au départ, tout cela n’était pas malsain ; cela a pu contribuer à créer de la prospérité. Mais le système a peu à peu dégénéré, au fur et à mesure que le capitalisme butait sur des limites écologiques et énergétiques niées contre toute évidence. La machine économique occidentale s’est ainsi virtualisée jusqu’à définir une véritable paraphrénie, une sorte de discours délirant produit par un cerveau global schizophrène : vous ne pouvez plus rouler en voiture, mais les compagnies automobiles font des bénéfices records ; vous êtes  rendus malades par les médicaments, mais l’industrie pharmaceutique prospère. C’est de la folie. Le système économique occidental, depuis quelques décennies, c’est de la folie.

Le résultat contemporain, c’est une course en avant qui a échappé à toute limite, à tout processus de pilotage coordonné, un cerveau global entièrement dominé par une irrésistible « pulsion de croissance », si j’ose dire, en  fait un cerveau global psychotique. Un cerveau global qui, parvenu au terme de son évolution, révèle progressivement son caractère psychotique, jusqu’à devenir une sorte de serial killer planétaire, ivre de toute puissance technologique, exactement comme un pervers violent est ivre de puissance devant une victime.

Il y a un moment où il va falloir que nous, occidentaux contemporains, acceptions de nous voir tels  que nous sommes, même si c’est douloureux…

Nous sommes une civilisation malade. Nous avons détruit la conscience en anéantissant les cadres religieux qui interposaient des limites, des barrières, entre nous et nos fantasmes de toute-puissance. Nous sommes sortis de la religion, puis nous avons laissé tomber nos idéologies, qui étaient des formes religieuses dégénérées. A présent, nous sommes dans les ténèbres, mais nous ne le savons pas. Nous avançons tels des somnambules, ou plutôt tels des morts vivants, des robots, des créatures programmées par une obsession qui les commande pour leur perte. De la disparition de toute référence à une extériorité transcendante, de l’émergence d’une sorte de projection de nous-mêmes comme point de référence à notre course, est sortie une vision du monde pathologique. Celle d’un Jacques Attali, qui nous présente comme « l’idéal judéo-grec » la double négation de la conscience juive du péché et de la conscience grecque de la nature. Véritablement, c’est une maladie dégénérative.

Nous sommes aussi une civilisation contagieuse. Parce que nous engageons une course indéfinie à la puissance technologique, tout le monde est obligé de nous suivre. Certains n’y parviennent pas : Africains, musulmans, sud-américains, pour l’instant. D’autres y parviennent : Russes et Chinois, Indiens aussi, en partie. Il y a donc d’un côté ceux que nous pouvons détruire, et d’autre part ceux qui sont amenés, à leur façon, à nous suivre pour résister à notre menace – en produisant une menace en sens inverse.

C’est là que nous trouvons la troisième rupture : bienvenu dans le siècle des menaces, et des menaces croisées, réciproques.

Donc, je me résume pour que tout le monde ait les idées claires, voilà la situation : l’ère de la consommation, de la confiance et du crédit, nous a conduits, à l’instant de son retournement, dans l’ère de la rareté, de la méfiance et de la menace.

Et alors la Troisième Voie, dans ce contexte ? J’y viens.

Deux voies existent aujourd’hui. Le système s’arrange toujours plus ou moins pour fabriquer deux voies. Ça ne date pas d’hier…

La première voie est définie par le bloc occidental : c’est le capitalisme de la Banque ; la seconde voie est incarnée désormais par la Chine : c’est le capitalisme de l’Etat. Dans les deux cas, le capitalisme n’a plus grand-chose à voir avec la libre entreprise, encore moins avec la liberté. Il n’y a pas de libre entreprise dans un pays où la Banque déclenche des faillites collectives  pour ramasser périodiquement la mise. Il n’y en a pas plus, évidemment, dans un système où l’Etat conserve fondamentalement un contrôle presque total sur la société.

Ces deux voies, chinoises et anglo-saxonnes, n’en font qu’une à long terme. Aucune des  deux ne répond aux défis de l’heure. Elles sont produites par le siècle des menaces, mais elles ne permettent pas de répondre aux défis de ce siècle. Dans les deux cas, ce que nous avons, c’est un programme de maximisation de la puissance, une obsession de la croissance quantitative. Ni le modèle américain, ni le modèle chinois ne permettent de définir un avenir humain dans un monde où l’impératif de croissance va buter sur ses impératifs écologiques, énergétiques, mais aussi psychosociaux.

En fait, ces deux modèles supposent implicitement un rebond technologique avant la date fatidique où les catastrophes convergent, entre 2020 et 2030. Mais ce rebond paraît très improbable. L’énergie de fusion, les ordinateurs quantiques… on nous promet  tant de choses. Mais en pratique, ce que l’on voit, c’est un déluge de gadgets, une multiplication des micro-innovations d’un intérêt de plus en plus douteux.

La voie du capitalisme financiarisé, virtualisé, à l’occidentale, nous conduit vers un monde où le Capital privé, devenu maître de l’Etat, bâtit un pôle de puissance et de richesse prédateur et restreint, dominant un contre-pôle de pauvreté et d’impuissance, formé par une masse dominée. C’est le monde créé par la toute-puissance de la Banque virtualisée, toute-puissance prédatrice et corruptrice, racine de presque tous nos maux, en réalité. Fondamentalement, le cœur de cette voie se trouve dans les pays anglo-saxons et en Israël. Précisons que les peuples américains, anglais ou israéliens n’y sont, dans leur écrasante majorité, pour rien ou à peu près ; ils se trouvent simplement que le Capital a élu domicile chez eux. Ils commencent d’ailleurs à figurer parmi les victimes les plus cruellement attaquées, d’ailleurs, s’agissant en tout cas des Américains et des Anglais.

La voie du capitalisme encore industriel, à la chinoise, nous conduit exactement vers le même monde, avec deux ou trois décennies de retard, malgré la vitesse étonnante du décollage chinois. Le capitalisme de l’Etat, tout en haut de la structure,  donne peut-être à la voie chinoise, à ce stade, une plus grande cohérence. Mais ne nous y trompons pas, cette cohérence n’est pas mise au service de la liberté, de la dignité des êtres ordinaires. Le système chinois a l’immense mérite de parvenir à gérer un pays d’un milliard trois cent millions d’habitants. Mais ce n’est pas un système que nous, européens, pouvons envier.

En pratique et en profondeur, Chine, USA, cela revient au même : c’est le modèle d’une humanité à deux vitesses, pour mettre en cohérence le maintien du niveau de l’empreinte écologique démesurée des riches et l’harmonisation des structures de classes à l’échelle planétaire. Deux voies s’opposent, mais elles s’opposent pour se cautionner, et pour conduire, par leur opposition, à un unique modèle. Lire Jacques Attali, pour savoir ce qu’est ce modèle.

Chine-USA, une opposition en forme de piège. Une ruse de l’Histoire. Ou plutôt : de ceux qui font l’Histoire.

Mais c’est aussi une opportunité, car à la charnière de ces deux voies opposées par leur origine, et convergentes par leur dynamique, une troisième voie peut apparaître.

Cette troisième voie, c’est notre espoir.

Le duopole sino-américain est en crise. Il y a une sorte de course de vitesse entre deux phénomènes historiques : d’une part la confiscation progressive du pouvoir par une hyperclasse mondialisée qui a encore, sans doute, besoin de plusieurs décennies pour prendre vraiment conscience d’elle-même à l’échelle globale ; d’autre part l’implosion de l’empire jusque là dominant, celui du capitalisme occidental, et une transition complexe à gérer vers une nouvelle structure, au sein de laquelle la Chine risque d’être prédominante. La super-crise sociale et la super-crise géopolitique : laquelle des deux va surdéterminer l’autre ?

Alors, à tout moment, l’opposition de façade entre capitalisme occidental et capitalisme asiatique peut devenir autre chose qu’une opposition de façade. Le système global n’est pas stabilisé ; il faudra encore plusieurs décennies pour le stabiliser.

Et c’est donc pendant ce moment historique, entre l’ère impérialiste occidentale et l’ère de l’hyperclasse globalisée, et à la charnière entre les deux sphères occidentale et asiatique, c’est ici et maintenant, que peut se trouver une des rares lueurs d’espoir de notre époque : l’hypothèse d’une renaissance européenne, pour une troisième voie, ni américaine, ni asiatique.

Le monde a besoin d’un retour à l’esprit de limitation, parce que nous sortons de la consommation et entrons dans la rareté. Le monde a besoin d’une proposition de société qui préfère l’équilibre à la croissance, parce que nous sortons du temps de la confiance aveugle en l’avenir, parce que nous  entrons dans l’ère de la méfiance. Et par-dessus tout, le monde a besoin d’une capacité à construire la paix et la stabilité, parce qu’il est, désormais, le monde de la menace. Ces caractéristiques, limitation, équilibre, stabilité, ne peuvent être apportées ni par l’économie atlantique contemporaine, véritable prolifération cancéreuse de la valeur comptable sans contrepartie réelle, machine à secréter le déséquilibre destructeur, ni par une économie chinoise pour l’instant éclatante de santé, mais caractérisée en profondeur par des déséquilibres sociaux gravissimes, qui finiront par pousser Pékin à s’engager dans un impérialisme adapté à la donne chinoise.

Dans un tel contexte, la définition d’une troisième voie par un troisième pôle est une espérance pour le monde.

Cette troisième voie, sa définition suppose d’une part qu’une force émerge qui puisse dire non à l’impérialisme anglo-saxon, d’autre part que ce refus soit accompagné d’une proposition positive de refondation.

La force, pour liquider l’énorme masse de dettes  en la soldant sur la finance spéculative – ce qui suppose, pour que le voleur rende gorge, que la puissance de l’US Army et des réseaux d’influence de l’Empire occidental, gardiens du pouvoir de la Banque, trouve en face d’elle une puissance dissuasive, de force sinon égale, au moins comparable. La force, en somme, pour préempter la crise géopolitique, pour l’utiliser comme un levier, au lieu de la subir.

Et la proposition de refondation, c’est la fin, ou plutôt le dépassement de la psychose occidentale. Si notre civilisation a fabriqué cette psychose, c’est d’abord parce qu’elle avait pris énormément d’avance sur les autres civilisations du globe. Ceci implique aussi que nous pouvons, peut-être, trouver les premiers le remède à la maladie que nous avons répandue.

Ce remède, on le connaît tous en réalité. Arrêtons de tourner autour du pot : très concrètement, il s’agit de convaincre les  riches qu’ils vivront une vie bien plus intéressante en partageant. Hors de là, pas de salut. Un processus d’imitation parcourt la structure sociale et la modèle de haut en bas. Nous devons en changer le contenu, pour qu’il répande à nouveau, à travers toutes les couches de la société, les valeurs supérieures du courage, de l’ascèse, du partage, et de la protection du faible par le fort en somme. Bref, il faut en finir avec le règne des marchands.

Si l’on a pu s’illusionner un instant sur une possible révolution conservatrice aux USA, il devient désormais évident que nous ne trouverons pas la formule de cette réhabilitation des valeurs supérieures dans un monde atlantique qui nous domine, mais qui illustre, jour après jour, sa renonciation à toute décence. Nos traditions de l’Europe continentale sont notre dernier espoir, voilà ce qu’il nous faut raviver si nous ne voulons pas périr.

Bref, qu’il s’agisse de constituer un pôle de puissance ou de lui donner une substance, c’est toujours par un choix géostratégique que peut et doit commencer toute « troisième voie économique » : nous devons choisir le contrepoids à la puissance et aux valeurs d’un monde atlantique malade et prédateur, qui nous fait crever parce qu’il héberge, pour l’instant du moins, la Banque, le Capital parasitaire. Demain, peut-être, une deuxième révolution américaine me fera mentir.

Mais pour l’instant, nous savons tous où se trouve l’alternative : dans l’alliance russe.

Et nous savons tous, aussi, comment cette alliance peut s’organiser. Depuis que Vladimir Poutine a publié dans la Süddeutsche Zeitung un plaidoyer pour un espace économique de Lisbonne à Vladivostok, tout le monde a pu constater que le Kremlin veut l’alliance européenne – ce qui est parfaitement logique, puisque cela installe la Russie en pont terrestre entre l’Europe et l’Asie. Et tout le monde a pu constater, aussi, que la proposition a été formulée en allemand, ce qui, là encore, n’étonnera personne, du moins parmi les gens qui se sont intéressés, ces dernières années, à la progression fulgurante du commerce germano-russe.

Bref, le nom concret de l’alliance russe, c’est : Paris-Berlin-Moscou.

Alors soyons clair : si vous vous demandez, parmi les gens qui vous parlent, qui est du côté des peuples, il y a deux questions à poser. La première, évidente, c’est : êtes-vous pour le retour à la souveraineté monétaire des Etats, donc pour l’abolition de la loi de 1973 interdisant à la Banque de France d’accepter les effets du Trésor à l’escompte. La deuxième, moins évidente mais tout aussi cruciale, c’est : êtes-vous pour une alliance Paris-Berlin-Moscou ?

Ceux qui répondent oui aux deux questions veulent une troisième voie économique.

Ceux qui répondent oui à la première question, la loi de 73, mais non à la seconde, Paris-Berlin-Moscou, sont de doux rêveurs, qui n’ont pas pris conscience des vrais rapports de force.

Vous en trouverez aussi qui répondent oui à la deuxième question, Paris-Berlin-Moscou, mais non à la première, la loi de 1973. Ceux-là veulent en réalité positionner le pouvoir bancaire au cœur d’une future économie continentale – car, il faut bien le comprendre, ce pouvoir, aujourd’hui logé dans le monde atlantique, peut très bien, demain, se repositionner dans un cadre différent, y compris à travers un axe Berlin-Moscou maîtrisé, en réalité, par les banques d’affaires. La politique et l’économie sérieuses, ce n’est jamais simple.

Mais supposons que tous les écueils ont été contournés. Supposons qu’un nouveau pouvoir, en France et en Allemagne, sans rompre totalement les liens avec les USA, engage réellement l’Europe dans une troisième voie économique…

Imaginons que le rêve esquissé par Vladimir Poutine dans la Süddeutsche Zeitung est devenu réalité. En quoi consiste alors la troisième voie ?

Oh, ça n’a rien de bien sorcier : c’est d’une part le relèvement de tout ce qui a été abattu par un demi-siècle de despotisme bancaire, et d’autre part l’adaptation de ces dispositifs restaurés à la nouvelle donne créée par les défis du XXI° siècle, des défis qui ne seront pas ceux du XX° siècle.

En France, en gros, il faut refaire le Conseil National de la Résistance, en nous souvenant que l’enjeu n’est plus tant de sortir de la pauvreté que d’organiser une aisance écologiquement responsable. En Allemagne, il faut revenir, là encore sous des formes renouvelées, à ce qui s’appelle, là-bas, l’économie sociale de marché et la cogestion. Et en Russie, il faut continuer le bon travail fait, depuis dix ans, par Poutine, en tirant profit des avantages considérables que la Russie peut espérer d’un investissement technologique européen. Nous avons notre hinterland à développer, il s’appelle la Sibérie, et il est immense. Croyez-moi, si nous osons renaître, nous ne sommes pas les plus mal placés sur terre…

On peut tout à fait imaginer que progressivement ces modèles européens, ces projets nationaux inscrits en Europe, se rapprochent et, dans une certaine mesure, fusionnent. Il est hors de doute qu’il existe aujourd’hui en  France un intérêt pour ce que l’Allemagne a réussi mieux que nous ; une partie de cet intérêt est obscène : cette partie renvoie au fantasme que le pouvoir capitaliste français a toujours entretenu à l’égard de la société germanique hiérarchisée. Mais une autre partie de cet intérêt est tout à fait sain : le fait est que la cogestion et l’économie sociale de marché, eh bien cela marche tout simplement, dans certains domaines, mieux que la planification indicative à la française – même si dans d’autres  domaines, c’est le système français qui s’impose.

D’ailleurs, il existe aujourd’hui en Allemagne un vif intérêt pour l’esprit de solidarité français – évidemment, les médias dominants, ici, ne vous en parlent pas, mais savez-vous que récemment, un sondage a révélé que 75 % des Allemands approuvaient une grève dure dans les chemins de fer, parce qu’ils estiment la rigueur excessive ? Vous a-t-on parlé des manifestations importantes  qui viennent de secouer la Saxe, à peu près là d’où est parti, en 1989, le mouvement qui devait mettre la RDA par terre… Non, évidemment : vous comptez compter sur les médias français quand il s’agit de ne pas vous informer de ces choses. On préfère vous expliquer que les Allemands bossent dur et ferment leur gueule, et que vous devriez faire pareil. Eh bien, sachez-le, on vous ment : en Allemagne, il n’y a pas que des patrons et des retraités, il y a aussi une population qui souffre. Rien ne dit que cette population acceptera éternellement d’être le prisonnier modèle de la nouvelle prison des peuples, j’ai nommé l’Union Européenne bruxelloise…

En fait, ce qui se passe en ce moment, c’est que l’Europe est en train d’hésiter entre conclure son suicide et renaître.

Si nous ne parvenons pas à triompher de la dictature des marchés financiers, si nous devenons les auxiliaires du combat d’une soi-disant voie occidentale vers la société de l’injustice, contre une voie asiatique conduisant d’ailleurs elle aussi à cette même société de l’injustice… bref, si nous nous laissons entraîner dans une voie que nous n’avons pas choisie, les gens qui nous ont poussé au suicide finiront leur travail.

Mais il y a une autre voie.

La voie qui consiste, tout simplement, à décider nous-mêmes de notre avenir. Restaurer notre souveraineté nationale, l’insérer dans un ordre européen reposant sur une alliance structurelle entre des puissances européennes souveraines, mais coordonnées par un système d’agences, souple et réactif. Utiliser le formidable levier de puissance de cette alliance pour reconquérir les instruments de la souveraineté monétaire. Utiliser la souveraineté monétaire pour opérer, à l’échelle d’un espace eurosibérien coordonné, une véritable refondation monétaire. Profiter de cette refondation monétaire pour faire, à l’échelle de cet immense espace eurosibérien, ce que jadis, en plus petit, l’alliance des résistants dans le CNR avait fait en France, ou encore ce que, d’une autre manière, les politiques habiles et raisonnables firent en Allemagne, dans les années 50. Redistribuer les revenus. Dompter le capitalisme. L’obliger à produire, sans violence inutile, sans contrainte autre que celle strictement nécessaire, la dose exacte de socialisme qui doit servir de contrepoids à un libéralisme sain, un libéralisme des entrepreneurs. Et choisir, ainsi, à travers l’économie, qui n’est qu’un outil, la renaissance de nos vieux peuples.

On sait tous très bien ce qu’il faut faire. Et on sait tous très bien que la seule chose qui nous empêche de le faire, c’est, tout simplement, le pouvoir des riches, des très riches. Il faut, donc, tout simplement, briser ce pouvoir, là où il est à ce stade concentré : dans l’Anglosphère. La troisième voie, c’est la voie qui conduit à remporter cette bataille-là.

C’est possible. Mon opinion est qu’il y a très peu de chances pour que cela arrive, je ne vous le cacherai pas. Mais c’est possible, et c’est absolument la dernière chance, le dernier arrêt pour descendre et changer de train. Après, le programme, c’est highway to hell.

Donc, en conclusion, voilà à quoi, à mon avis, doit correspondre la troisième voie économique défendue par votre mouvement : saisir la dernière chance de l’Europe.

Evidemment, on dira qu’il y a un extraordinaire décalage entre cette ambition et vos moyens. A quoi bon, dira-t-on, parler de ces questions à des gens si peu nombreux, si peu puissants ?

A cette objection, je répondrai qu’on ne vous demande pas, à vous du mouvement Troisième Voie, d’être plus que des auxiliaires dans ce grand combat.

A ceux qui s’étonnent, ici ou là, que je sois un compagnon de route de votre mouvement, je réponds en général ceci : quand on va passer aux choses sérieuses, ce qui arrivera forcément dans quelques années, et nous le savons tous… quand on va passer aux choses sérieuses, donc, vous préférez les trouver où, les jeunes gars de cette tendance : en face de vous, ou à côté de vous ?

Et donc, voilà pourquoi j’espère, militants et sympathisants du mouvement Troisième Voie, vous avoir, en bon compagnon de route,  un peu aidé aujourd’hui à choisir le bon combat.

 

07:06 Publié dans Apocalypse | Lien permanent | Commentaires (0)

16/02/2011

Pourquoi la survie à long terme de l'euro est improbable

Par Niall Fergusson

Professeur d'histoire économique

Harvard University

La Tribune

15/02/2011

 

Dans un long entretien, Niall Ferguson, professeur d’histoire à l’université de Harvard, porte un regard pessimiste sur l’Europe. Il se dit certain que les mouvements populistes ont de beaux jours devant eux. Et il s’interroge sur les effets de la montée en puissance de la Chine.

Vous êtes l’un des premiers à avoir analysé la crise qui a touché l’économie mondiale à partir de 2007. Pouvons-nous dire que nous sommes aujourd’hui sortis de cette crise ?

Le monde a dû faire face une grande dépression. Heureusement, nous avons eu recours à des mesures fiscales et monétaires massives qui nous ont permis d’en atténuer les effets. Et aujourd’hui, après ces mesures de soutien excessives, nous avons la gueule de bois. Celle-ci prend la forme d’une crise de dette souveraine, qui s’étend chaque fois qu’un pays est attaqué par les marchés financiers, parce qu’il est trop endetté. Est-ce que cet enchaînement va aller au delà de la zone euro et traverser l’Atlantique ou prendre la direction du Japon ?

J’en suis convaincu depuis un petit moment, parce que les déficits ou l’endettement de ces pays n’ont rien à envier à ceux que nous surnommons les Pigs, je veux parler du Portugal, de la Grèce, de l’Irlande ou de l’Espagne. Voilà pourquoi je m’attends à un changement significatif de la perception des investisseurs, sur l’aspect risqué des obligations japonaises ou américaines. Changement qui se traduirait par un mouvement à la hausse des taux d’intérêt nominaux, avec des conséquences très importantes pour ces pays. C’est le grand risque que court actuellement l’économie mondiale, étant donné la taille des économies japonaise et américaine.

Lors du dernier World Economic Forum à Davos, de nombreux intervenants ont insisté sur l’écart croissant entre la bonne santé des economies émergentes et le marasme des pays industrialisés. Partagez vous cette analyse?

Sur un plan historique la crise financière est un épiphénomène. Il s’agit d’un événement relativement discret qui intervient dans le contexte d’un déplacement massif du pouvoir économique de l’Occident vers l’Orient. En réalité, cette crise n’a fait qu’accélérer ce transfert, qui avait débuté bien avant 2007.

Est-ce que dans l’histoire, le monde a connu de tels transferts de pouvoir?

Si on regarde un peu plus d’un siècle en arrière, on a connu un phénomène comparable, lorsque les États-Unis et l’Allemagne ont pris le pas sur la Grande Bretagne dans le palmarès des puissances industrielles. Dans le premier cas, ce changement s’est fait en douceur, les États-Unis doublant la Grande Bretagne dans les années 1870, et cette dernière acceptant très bien sa relégation graduelle d’un statut de senior à celui de junior dans le cadre d’un partenariat anglo-américain. En revanche, dans le cas de l’Allemagne, même si ce pays avait des affinités culturelles avec la Grande Bretagne, le résultat a été un conflit désastreux.

Aujourd’hui, lorsqu’on se penche sur la relation sino-américaine, on peut se poser des questions. Est-ce que le partenariat économique sino-américain va continuer à exister ? S’il devait disparaître, par quoi serait-il remplacé ? Par une simple compétition entre deux rivaux, ou par quelque chose de plus sérieux, voire par un conflit?

Quel est votre pronostic?

Je ne suis pas fondamentalement pessimiste et je ne crois pas que nous sommes à l’aube d’un nouveau type de guerre froide, ou qu’un jour éclateront de véritables guerres entre les États-Unis et la Chine.

Ce n’est pas inévitable. Mais parallèlement, si l’on considère l’importance de la demande chinoise en matières première, demande qui va aller en s’amplifiant, et l’offre mondiale de ces ressources minières ou naturelles, il parait probable qu’une rivalité va s’instaurer entre les puissances occidentales et la Chine.

Ce ne serait pas une surprenant, dans la mesure où la plupart des grands conflits de l’ère moderne ont eu pour enjeu des matières premières. Au XVIe et XVIIe eme, on s’est battu pour l’or et l’argent, au XVIIIe pour le sucre et les épices, au 19eme pour le charbon, au XXe siècle pour le pétrole… Voilà pourquoi je ne serais pas surpris de voir le partenariat sino-américain, qui remonte à 1972, prendre fin. Et je pense que nous assistons actuellement à sa désintégration.

Vous vous placez dans une perspective de long terme ?

Pas tant que ça. En fait, on entend déjà beaucoup de critiques chinoises sur la politique américaine. Quand j’étais à Pékin en novembre dernier, les Chinois ne cessaient de taper sur Ben Bernanke pour sa politique monétaire QE2. Sur le plan militaire, la visite à Pékin du secrétaire à la défense Robert Gates en janvier a été marquée par des signaux très symboliques de la montée en puissance militaire de la Chine. Nous avons déjà des preuves que ce mariage prend l’eau.

La réalité, c’est que ce qu’on appelle la Chinamérique se résumait à un mariage économique entre un épargnant et un dépensier et j’ai toujours pensé que des alliances de cette nature ne durent pas. Passé un certain point, il s’agit d’une amitié très illusoire. Et pour des raisons essentiellement économiques, on va voir surgir des frictions entre les deux puissances.

Au cours de la prochaine décennie, il est peu probable que ces tensions prennent un tour militaire mais sur le plan diplomatique, on voit déjà les Chinois entrain de se positionner dans la région Asie Pacifique. A Séoul par exemple, les Coréens reconnaissent que la Chine est déjà devenue la puissance dominante. Que c’est le pays avec lequel ils ne veulent pas avoir d’ennuis.

Or Washington n’a pas encore pris la pleine mesure de ce changement. Sans doute parce qu’au cours de la dernière décennie, les administrations successives se sont surtout concentrées sur le Moyen Orient et les conflits en Irak et en Afghanistan. Mais au cours de la même période, la Chine a émergé si rapidement, qu’en termes de PIB calculé en parité de pouvoir d’achat, la Chine, en y incluant Taiwan et Hongkong a déjà atteint la taille des États-Unis.

Et pourtant, les Américains sont toujours persuadés que le partenariat sino-américain est inscrit dans la durée. « Ils ont besoin de nous autant que nous avons besoin d’eux« , expliquent les officiels américains. Mais ils se trompent : chaque année, la Chine a de moins en moins besoin des Etats-Unis. Inversement, les États-Unis ont de plus en plus besoin de la Chine.

La crise de la dette souveraine semble s’être calmée en Europe, et pourtant vous restez pessimiste. Pourquoi ?

Il y a déjà dix ans, j’avais annoncé que la zone euro serait une entité instable parce qu’une union monétaire sans une union fiscale n’est pas durable. Cette analyse a été validée par la crise. Actuellement, je crois que la situation reste très fragile, et peut aisément se résumer par une question : l’électeur chrétien démocrate allemand est-il prêt à accepter un changement institutionnel conduisant à des transferts de revenus de l’Allemagne vers la périphérie de l’Europe? La réponse est non ! Jusqu’à la réunification du pays, il était admis que l’Allemagne était le financier du processus d’intégration européenne.

Elle devait fournir la première contribution au budget européen : pour la génération d’Helmut Kohl, il s’agissait d’une sorte de réparation après la deuxième guerre mondiale. Les nouvelles générations allemandes ne ressentent pas la même obligation. Ce qui pose un problème majeur, parce que s’il n’y a plus personne pour faire des chèques, le processus d’intégration européenne ne peut pas continuer. En fait, il pourrait même aller à rebours.

Donc le premier problème est cet obstacle politique, Angela Merkel ne peut pas ou ne veut pas expliquer aux citoyens allemands ordinaires pourquoi ils doivent continuer à financer ce processus. Il y aurait pourtant une réponse très simple : si les Allemands refusent de continuer à payer, les banques des Landers allemands vont couler. Car il ne s’agit pas d’une crise de la dette souveraine, mais d’une crise bancaire, dont l’épicentre se situe en Allemagne. Mais ce raisonnement échappe complètement à l’opinion allemande, qui pense qu’elle travaille dure et doit payer pour ses voisins paresseux.

Pourquoi dites vous que la construction européenne peut même aller à rebours ?

Nous vivons une période de désintégration économique, qui est très profonde et structurelle. Si vous regardez les coûts unitaires du travail, depuis la création de la zone euro en 1999, vous constatez une divergence, et non une convergence, ce qui est très problématique. Dans la période précédente, on aurait résolu le problème avec des dévaluations dans les pays trop chers. Aujourd’hui, le seul ajustement possible passerait par des réductions nominales de salaires aux travailleurs Grecs, Irlandais, Portugais ou Espagnols, ce qui semble très difficile.

Vous voyez un risque d’éclatement de la zone euro ?

Ce risque est réel et je pense que ce serait une grande erreur de croire que simplement parce que l’Euro existe maintenant, il sera toujours là dans 10 ans. Le manque de volonté politique en Allemagne, et la désintégration structurelle à l’œuvre dans la zone euro sont les deux facteurs qui rendent la survie à long terme de l’euro improbable. Parallèlement, du point de vue allemand, l’euro est un mal nécessaire, parce que sans lui, ils auraient les mêmes problèmes que la suisse d’une monnaie trop forte. Le meilleur argument pour la survie de la zone euro est qu’elle sert très efficacement les intérêts de l’industrie allemande

Vous voulez dire à cause de son taux de change ?

Exactement ! Rappelez vous de la signification de la zone euro : il s’agit d’un accord qui donnait aux pays excessivement endettés comme la Belgique ou l’Italie les taux d’intérêt bas allemands, l’Allemagne bénéficiant en retour d’un taux de change plus faible. C’était le deal !

Mais le problème aujourd’hui, est qu’en l’absence de transferts du centre vers la périphérie sans une véritable intégration du marché du travail, le seul moyen de maintenir la zone euro dans sa forme actuelle passe par la déflation dans les pays périphériques, ou alors il faudrait que la banque centrale européenne introduise des assouplissements quantitatifs, du type QE2 et se montre beaucoup plus agressive dans la monétisation de la dette.

Ca vous parait possible ?

La solution la plus simple pour résoudre la crise de la zone euro serait que Trichet se transforme en Bernanke, et adopte le QE2 et achète des obligations, et affaiblisse un peu l’euro. Les chinois pourraient répondre favorablement à cela en achetant encore plus de la dette des Pigs. L’autre solution, plus dure, serait de demander aux Grecs ou aux Irlandais de transformer leur déficit de 10% du PIB en un excédent de 5% du PIB, et c’est impossible ! D’autant qu’il y a un facteur qu’il ne faut jamais sous estimer en période d’après crise, ce sont les conséquences politiques.

Jusqu’à présent, on est plutôt parvenu à les éviter…

Oui, mais il s’agit d’une combustion lente ! Les gens ont souvent du mal à réaliser que l’histoire ne se déroule pas au rythme d’un match de football. Les événements vont à leur rythme, mais déjà nous voyons dans de nombreux pays européens des tournants politiques majeurs, brisant de façon irréversible le consensus qui existait entre les chrétiens et sociaux démocrates depuis l’après guerre. Je suis convaincu que le populisme va devenir de plus en plus puissant en europe. Or il difficile de croire que les populistes seront de vibrants défenseurs du projet européen, car leur fonds de commerce c’est le nationalisme et la xénophobie.

Quand on regarde l’Histoire, quelle est la meilleure solution pour sortir d’une crise de la dette ? Et combien de temps cela peut prendre ?

Il y a bien eu un pays qui avait une dette dépassant 200% de son PIB, qui n’a pas fait défaut, et qui n’a pas connu l’inflation. Il s’agit de la Grande Bretagne après la bataille de Waterloo. Entre 1815 et 1914, la dette britannique a été réduite, grâce à une croissance forte, grâce à des excédents du budget primaire et grâce enfin à des taux d’intérêts bas. La Grande Bretagne pouvait, c’est vrai, compter sur deux avantages : la révolution industrielle et l’apport de son empire colonial. Malheureusement c’est le seul cas que je connaisse.

Et en dehors de cette exception, tous les pays ayant accumulé des dettes trop importantes au regard de leur PIB ont été conduits au défaut ou à l’inflation, selon que la dette était libellée dans leur propre monnaie ou dans une devise étrangère. Nous voyons donc bien ce qui risque de se passer : les pays qui ne peuvent pas imprimer de la monnaie vont faire défaut, comme l’Irlande, la Grèce et peut-être d’autres ? Les autres, qui peuvent créer de la monnaie, à commencer par les États-Unis connaîtront l’inflation et des dépréciations monétaires. C’est ça la leçon de l’histoire.

12/02/2011

TOP 25 SECURITY AND INTERNATIONAL AFFAIRS THINK TANKS


1. Brookings Institution, (United States)
2. Center for Strategic and International Studies (CSIS), (United States)
3. Council on Foreign Relations, (United States)
4. Carnegie Endowment for International Peace, (United States)
5. RAND Corporation, (United States)
6. International Institute for Strategic Studies, (United Kingdom)
7. Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), (Sweden)
8. Chatham House (AKA) The Royal Institute of International Affairs), (United Kingdom)
9. Hoover Institution, (United States)
10. Heritage Foundation, (United States)
11. International Crisis Group, (Belgium)
12. Human Rights Watch, (United Kingdom)
13. Transparency International, (Germany)
14. German Marshall Fund of the United States, (United States)
15. Cato Institute, (United States)
16. German Institute for International and Security AKA Stifung Wissenschaft und Politik (SWP), (Germany)
17. European Council on Foreign Relations (ECFR), (United Kingdom)
18. Center for American Progress, (United States)
19. French Institute for International Relations (IFRI), (France)
20. Peace Research Institute Oslo (PRIO), (Norway)
21. Centre d'Etudes et de Recherches Internationales (CERI-Sciences Po), (France)
22. European Union Institute for Security Studies (EUISS), (France)
23. Center for Strategic and International Studies (CSIS), (Indonesia)
24. German Council on Foreign Relations (DGAP), (Germany)
25. Institute for International and Strategic Relations (IRIS), (France)

04/01/2011

L’Homme de Florès n’était-il qu’un crétin nain ?

Les petits hommes de Florès (Homo floresiensis) n’étaient peut-être que des êtres humains ordinaires, mais atteints d’une forme endémique de crétinisme provoquée notamment par une grave carence en iode. C'est la curieuse thèse de deux chercheurs australiens, qui relancent une controverse déjà vive.

Ces petits êtres d’à peine un mètre de haut dont les squelettes, vieux de 18.000 ans, ont été découverts sur l’île de Florès à l’est de Java, n’ont cessé depuis 2004 d’alimenter la controverse au sujet de leur nature. Alors que certains y voient des hommes mal développés, d’autres pensent qu'il s'agit d'une autre espèce, qui pourrait être la manifestation d’un phénomène évolutif connu chez les animaux et appelé nanisme insulaire. Dans un environnement limité en dimensions et en ressources, comme l'est une île, la taille des espèces animales a tendance à se réduire au fil des générations. La balance penche actuellement pour la seconde hypothèse.

Mais deux chercheurs australiens reviennent à la charge. Peter Obendorf et Ben Kefford, de la School of Applied Sciences, en collaboration avec le professeur émérite Charles Oxnard de l’University of Western Australia, exposent une nouvelle explication dans la dernière livraison des Proceedings of the Royal Society Biological Sciences.

Selon leur théorie, que l'on devine ne pas être la dernière sur ce sujet, ces fossiles portent les marques caractéristiques d’une insuffisance thyroïdienne rare dans nos régions occidentales, mais toujours fréquemment observée dans les pays du tiers-monde, et provoquée par un déficit sévère en iode de la mère durant la période de grossesse.

L'environnement fait le crétin

Chez l’enfant, comme chez l’adulte, l'iode est absorbé dans l'intestin sous forme d'iodure, l’excès étant évacué dans l'urine. La quantité idéale est de 60 µg d'iode par jour pour une thyroïde adulte, dont le seul rôle est de constituer un élément indispensable à la synthèse des hormones thyroïdiennes qui interviennent dans le métabolisme cellulaire, dans la croissance et la maturation du cerveau. Si cet apport d'iode est insuffisant, la thyroïde se met à travailler plus pour tenter d'en capter davantage, et augmente considérablement de volume, formant ce que l’on appelle un goitre, tandis que son contenu en iode diminue.

Cette insuffisance thyroïdienne commencée pendant la vie fœtale ou à la naissance entraîne une hypotrophie des neurones corticaux, entraînant un retard mental, que l'on appelle le crétinisme. Au final, l’individu atteint ne dépasse jamais un mètre de haut et devient, selon le terme scientifique consacré, un crétin nain.

« Les formes extrêmes de crétinisme peuvent aussi résulter de l’association d’une carence en iode durant la grossesse avec un certain nombre d’autres facteurs environnementaux, dont l’absorption de nourritures qui rompent l’équilibre dynamique entre le cyanure et le thiocyanate », affirme en substance l’équipe de recherches. L’acide cyanhydrique, contenu dans certains végétaux (amandes amères, noyaux de pêche et de nèfles, feuilles de cerisier et de laurier-cerise, sorgho) est détoxiqué dans l'organisme par la conversion en thiocyanate, un composé soufré ayant des propriétés goitrigènes. Chez l'homme en bonne santé, cet équilibre cyanure/thiocyanate est maintenu. Mais un régime pauvre en protéines, particulièrement quand les acides aminés soufrés font défaut, peut réduire cette capacité de détoxication. Ce déficit peut se produire par exemple en cas de consommation excessive de manioc.

Des preuves anatomiques ?

Les chercheurs appuient leur hypothèse par la découverte, dans les fossiles, de plusieurs traces anatomiques de ce syndrome telles qu’un creux dans le crâne au sommet de l’hypophyse, appelé fossette pituitaire, une des caractéristiques déterminantes du crétinisme endémique myxœdémateux, ainsi que le dédoublement des racines prémolaires inférieures, qui dénonce la même pathologie. Notons toutefois que l'équipe australienne n'a pas examiné directement les fossiles de l'Homme de Florès. Cette hypothèse est actuellement loin de faire l'unanimité dans le monde scientifique et a même reçu des critiques très vives.

Sûrs de leur idée, Peter Obendorf et ses collègues estiment que l’Homme de Florès ne constitue nullement une espèce nouvelle d’hominidés, mais plutôt un groupe de chasseurs-cueilleurs dont, pour une raison encore indéterminée, la nourriture n’était pas suffisamment riche en iode. « Alors que presque tous ceux qui ont étudié les fossiles l'ont fait sous un angle de l'évolution, nous pensons qu'il s'agit d'un problème d'ordre environnemental », conclut Charles Oxnard .

D’autre part, de nombreuses légendes locales parlent d’espèces de lutins, les Ebu Gogos, qui vivaient cachés dans des cavernes, savaient à peine s’exprimer et terrorisaient la population en venant chaparder de la nourriture et des fruits dans les jardins. Pour les deux chercheurs australiens, la description de ces petits êtres correspond de façon troublante à une horde d’individus atteints de crétinisme endémique myxœdémateux... Reste encore à convaincre la communauté scientifique avec des preuves un plus solides.

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