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08/08/2017

Rorty et Trump

Le philosophe qui a prophétisé Trump (et les dérives de la gauche)
Paru en 1998, l'étonnant "Achieving Our Country" de Richard Rorty annonçait la victoire d'un "homme fort" populiste et les déboires du multiculturalisme.

PAR THOMAS MAHLER

Publié le 08/08/2017 à 08:36 | Le Point.fr

L'élection de Donald Trump a eu au moins un effet bénéfique : relancer les ventes d'Achieving Our Country, passionnant petit livre du philosophe Richard Rorty paru en 1998. Reprenant trois conférences données un an auparavant à l'université d'Harvard, l'ouvrage prédisait avec une précision déroutante l'abandon par l'intelligentsia gauchiste des classes populaires, l'essor du populisme dopé par la mondialisation et l'arrivée au pouvoir d'un démagogue qui ressemble furieusement à l'actuel locataire de la Maison-Blanche.
Cela vaut la peine de citer en longueur ce passage qui a fait fureur sur les réseaux sociaux américains : « À ce moment, quelque chose va se fissurer. L'électorat périphérique décidera que le système a échoué et cherchera un homme fort pour qui voter – quelqu'un qui lui assurera, une fois élu, que les bureaucrates suffisants, les avocats rusés, les traders surpayés et les professeurs postmodernistes ne mèneront plus la danse [...]. Et une fois cet homme fort au pouvoir, personne ne peut prédire ce qui va se passer [...]. Mais une chose qui va sans aucun doute arriver, c'est que les avancées qu'ont connues depuis quarante ans les Noirs et les homosexuels vont être balayées. Le mépris enjoué pour les femmes redeviendra à la mode. Les mots nègres et youpins se feront à nouveau entendre dans les bureaux. Tout ce sadisme que la gauche académique a tenté de rendre inacceptable va ressurgir. Toute la rancœur ressentie par des Américains non éduqués énervés de se voir dicter leur comportement par des diplômés d'université va trouver un exutoire. »
Mais, avertit aussi Richard Rorty, ce démagogue ne fera rien pour améliorer la condition de son électorat populaire. « Car après que l'homme fort que j'imagine ait accédé au pouvoir, il fera rapidement la paix avec l'élite internationale des super-riches, comme Hitler l'a fait avec les industriels allemands. Il invoquera la mémoire glorieuse de la guerre du Golfe pour déclencher des aventures militaires. Il sera un désastre pour le pays et pour le monde entier. Les gens s'étonneront du peu de résistance à son ascension évitable. Où, se demanderont-ils, était la gauche américaine ? Pourquoi la gauche n'a-t-elle pas réussi à contenir la rage grandissante des nouveaux dépossédés de la mondialisation ?" Étonnant, non ?
Le parti de l'espoir et de la transformation sociale

Disparu il y a dix ans, l'influent et libéral - dans le sens américain du terme - Richard Rorty (1931-2007) n'a pas eu le temps de voir sa prédiction se réaliser. Vivant, ce disciple de John Dewey et figure de proue de la pensée pragmatique aurait été invité dans tous les talk-shows en recherche de pythies en cette époque déroutante. Mais Achieving Our Country n'est pas seulement le livre qui a annoncé la victoire de Trump. C'est aussi et surtout, bien avant les essais de Christophe Guilluy, Michel Onfray ou Laurent Bouvet, une passionnante analyse des défaites d'une gauche « culturelle » (et multiculturelle) qui préfère signer des pétitions plutôt que d'œuvrer à des réformes, qui vomit l'État-nation en oubliant qu'il reste la meilleure protection pour les classes populaires, et qui plutôt que de promette un avenir économique meilleur ne s'intéresse plus qu'aux fautes du passé.
Il fut un temps, rappelle Rorty, où la gauche américaine, à l'image de ses héros Walt Whitman et John Dewey, était le parti de l'espoir et de la justice sociale. Une gauche de réformes réalisées par le bas à travers les luttes sociales, comme par le haut avec des lois passées par des gouvernements démocrates. Une gauche célébrant une religion civile optimiste, patriote sans être nationaliste. « La fierté nationale est aux pays ce que le respect de soi est aux individus : une condition nécessaire au progrès personnel. Trop de fierté nationale peut produire l'agressivité guerrière et l'impérialisme, tout comme trop d'estime de soi peut produire de l'arrogance. Mais trop peu de respect de soi rend difficile pour une personne de faire preuve de courage moral, tout comme trop peu de fierté nationale rend un débat énergique et efficace sur la politique nationale improbable. »
Rorty se félicite d'ailleurs que cette « vieille » gauche américaine, celle du New Deal comme de Kennedy, ait su échapper aux sirènes du marxisme, ce fanatisme catastrophique. « Les marxistes suggéraient que seul le prolétariat pouvait incarner la vertu et que les réformateurs bourgeois étaient des réactionnaires objectifs [...]. Le marxisme était plus une religion qu'un programme séculier pour le changement social. Comme toutes les sectes fondamentalistes, il célébrait la pureté. » Or, rappelle Rorty, en démocratie, vous n'arrivez à réaliser des choses concrètes qu'en pratiquant le compromis.
Minorités et repentance

Mais dans l'ébullition des radicales années 1960 et de la lutte contre la guerre du Vietnam, on a assisté à un tournant venu des campus. Freud et les études de genre ont remplacé Upton Sinclair et les syndicalistes. Les minorités ethniques et sexuelles sont devenues les nouveaux prolétaires. De politique et économique, la gauche s'est muée en culturelle. Après les réformes, place à d'hypothétiques révolutions. Le philosophe reconnaît à cette nouvelle gauche l'immense mérite d'avoir mis sur le devant de la scène la question des Noirs, des femmes ou des homosexuels. Il précise aussi que le « politiquement correct », né dans les universités, a fait de l'Amérique « une société bien plus civilisée qu'elle ne l'était il y a trente ans. Excepté quelques décisions de la Cour suprême, il y a peu d'améliorations sur le plan législatif depuis les années 1960. Mais les changements dans la façon dont nous nous traitons les uns les autres ont été énormes ».
Très vite cependant, par ses excès, cette gauche culturelle ne s'est plus intéressée qu'aux questions d'identité. Alors que l'ancienne gauche se focalisait sur les conditions économiques, la nouvelle se passionne pour les victimes raciales et sexuelles, en oubliant les chômeurs, les « rednecks » ou les habitants des « trailers-parks » - ces aires de stationnement des mobile-homes -, parce qu'ils sont blancs. Surtout, au lieu de chercher à rassembler « les noirs, blancs et bruns » dans un projet commun, un véritable melting-pot, la gauche multiculturelle préfère préserver les différences plutôt que de les dépasser, célébrant les « Autres », d'anciens groupes victimisés qui, ironise Rorty, se voient dotés de vertus bien plus importantes que des blancs des zones périphériques forcément dégénérés : « On attend des anciens oppressés qu'ils soient aussi angéliques que les mâles blancs hétérosexuels étaient diaboliques. »
Rorty reproche à la gauche culturelle son dogmatisme et son ton moralisateur. L'Amérique n'est ainsi plus vue que comme un fléau responsable de bien des péchés : importation d'esclaves africains, massacres des Indiens et impérialisme responsable de la guerre du Vietnam (en oubliant, rappelle Rorty, que ce conflit s'inscrivait dans une guerre froide légitime face à un totalitarisme soviétique). Du pays égalitaire analysé par Toqueville et d'un rêve américain célébré par Whitman comme émancipateur, on est ainsi passé à une Amérique odieuse et par essence impardonnable. En lisant Achieving Our Country , on peut d'ailleurs aisément remplacer les crimes de Nouveau Monde par nos propres turpitudes coloniales...
Questions sans réponse

Plutôt que de mettre la main dans le cambouis de la politique, cette gauche des campus a préféré se perdre dans des théories lacaniennes et foucaldiennes absconses, en évoquant « le système » ou « le pouvoir » aussi insaisissable qu'un fantôme des contes gothiques. En revanche, comme le note Rorty, la gauche culturelle n'a absolument pas su penser la très concrète crise des classes moyennes et les effets de la mondialisation, qui pose un dilemme terrible d'un point de vue philosophique. « La première réponse est d'insister sur le fait que les inégalités entre les nations doivent être atténuées – et, en particulier, que l'hémisphère nord doit partager sa richesse avec le Sud. La seconde réponse est d'insister sur le fait que la responsabilité première de chaque État-nation démocratique concerne ses propres citoyens les plus désavantagés. Ces deux réponses rentrent, de manière évidente, en conflit l'une contre l'autre, car la première suggère que les vieilles démocraties ouvrent leur frontière, alors que la seconde implique de les refermer. »
Faute d'avoir su calmer l'anxiété grandissante des classes moyennes et populaires, la gauche a laissé le champ libre à des démagogues comme Trump, qui n'avait plus qu'à jouer sur la corde du ressentiment racial.
Mais le plus frappant dans ce livre est que Richard Rorty a pressenti l'appel grandissant au « peuple », une entité tout aussi fantasmée que ses ennemis « le système » ou « le pouvoir ». Au lieu de se demander comment pragmatiquement améliorer la condition des plus démunis, l'actuelle gauche préfère ainsi s'enivrer de « démocratie participative » et de « fin du capitalisme ». À quoi ressemblerait ce nouveau monde d'après la démocratie libérale ? Comment organiser un pays d'insoumis ? Nul ne le sait. « Ces gauchistes font allègrement abstraction de toutes les questions soulevées par les expériences d'économies non-marchande dans les soi-disant pays socialistes. Ils semblent suggérer qu'une fois débarrassé des bureaucrates et des entrepreneurs, le peuple saura faire face à la compétition des aciéries ou d'usines de textiles des pays émergents, ou aux hausses de prix de pétrole importé... Mais ils ne nous disent jamais comme le peuple apprendra à faire ça. » Richard Rorty n'a pas seulement annoncé le populisme illusoire de Donald Trump ; il a aussi prédit « les gens » fantasmagoriques chers à Jean-Luc Mélenchon...
Achieving our country, Richard Rorty (Harvard University Press).

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