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18/07/2009

Fils à papa

Filsapapa.jpgLe capitalisme français est-il génétiquement modifiable? Leurs familles prospéraient, ils prospèrent, leurs fils prospéreront. Lorsqu'on parcourt le classement 2007 des fortunes de France du magazine Challenges Challenges no 88. , on croit lire un digest du Bottin mondain. Les trois personnes les plus riches de l'Hexagone sont des héritiers: Bernard Arnault, Gérard Mulliez, Liliane Bettancourt. Sur les 20 premiers, 14 sont des fils de famille, de Martin Bouygues à Serge Dassault en passant par Vincent Bolloré. Quant aux grands patrons qui ont fondé une entreprise sans en avoir hérité, la plupart tentent de créer une nouvelle dynastie familiale en passant le flambeau à leurs enfants. Ainsi, l'homme d'affaires François Pinault a transmis les commandes de son empire à son fils François-Henri, Francis Bouygues à son fils Martin, Marin Karmitz les commandes de MK2 à son fils Nathanaël (29 ans). Chez Gaumont, Sidonie Dumas a remplacé son père, Nicolas Seydoux, à la tête du directoire et le coiffeur Jacques Dessange a passé ses ciseaux à son fils cadet Benjamin.

Les calamiteuses tribulations d'Arnaud Lagardère à la tête du groupe légué par son papa montrent pourtant que le sens des affaires n'est pas héréditaire. «Le père était un aigle, le fils un faucon, le petit-fils un vrai con», dit un proverbe bamiléké. L'endogamie s'observe aussi dans la musique, au cinéma, à la télévision, où le talent n'est pas clonable. On se croirait à Monaco, Albert succédant à Rainier... Fils et filles à papa sont partout, et pas seulement dans les états-majors des entreprises. Sur les plateaux de cinéma, comme Charlotte Gainsbourg et Lou Doillon (filles de Jane Birkin), Julie et Guillaume Depardieu, Laura Smet (fille de Johnny Hallyday et de Nathalie Baye), Eva Green (fille de Marlène Jobert), Sarah Biasini (fille de Romy Schneider) ou Arthur Jugnot. Dans les studios d'enregistrement (Marie Modiano, Jennifer Ayache - chanteuse et fille de Chantai Lauby-, David Hallyday, Pierre Souchon, Mathieu Chédid fils de Louis, Arthur H fils de Jacques Higelin), les prétoires (Arno Harsfeld, Antonin Lévy, fils de BHL) et les maisons d'édition (Mazarine Pingeot ou Justine Lévy, fille de BHL) et même chez les top models, comme Marie de Villepin. A la télévision comme Marie Drucker, Benjamin Castaldi ou Guillaume Debré, fils de Jean-Louis. En politique, tel François Baroin, Marine Le Pen, Nathalie Kosciusko-Morizet, fille de François Kosciusko-Morizet, maire de Sèvres, et soeur de Pierre Kosciusko-Morizet, 29 ans, PDG de Priceminister, ou Arnaud Péricard, fils de l'ancien maire de Saint-Germain-enLaye, candidat aux municipales.

«La tendance à la reproduction sociale et génétique des élites s'est systématisée, observe Frédéric Teulon, qui dirige le département économie et sciences sociales du pôle universitaire Léonard-de-Vinci. Elle conduit désormais à la perpétuation des lignées familiales à la tête des grandes entreprises, des médias et de l'Etat. Un phénomène amplifié par la médiatisation, qui donne au nom de famille une importance toujours plus grande.»

Dans son livre les FFD. La France aux mains des fils et filles de.... (Bourin éditeur) , il dresse la liste des 500 familles les plus visibles ou les plus influentes qu'il classe par espèce: dynasties administratives (Debré, Giscard d'Estaing), familles de chefe d'entreprise (Mulliez, Dassault), famille de comédiens (Cassel, Brasseur, Deneuve), de juristes (Lyon-Caen, Teitgen), de journalistes (Poivre d'Arvor, Servan-Schreiber), d'éditeurs (Fasquelle, Flammarion), etc.

C'est quoi, le problème?

Ce phénomène n'est pas neuf mais prend d'autant plus de relief que le reste de la société française est en crise. Au même moment, les rejetons des classes moyennes - soit 80% de la société française - sont confrontés à un véritable déclassement. Même s'ils sont plus diplômés que leurs aînés, les jeunes de 2007 sont la première génération qui, en période de paix, réussit matériellement moins bien que ses géniteurs. Ces jeunes personnes ont suivi en moyenne deux années d'étude de plus que leurs aînés, et pourtant elles connaissent le chômage, la précarisation, la dépendance aux parents. «En 1968, on pouvait être instituteur à 19 ans, avec un baccalauréat. On pouvait se faire tout seul sans parents derrière soi, dit le sociologue Louis Chauvel, auteur de l'excellent (et déprimant) essai les Classes moyennes à la dérive (La République des idées, Seuil). Il y avait de vraies marges d'ouverture pour se réaliser soi-même par le travail salarié, de vraies capacités de progression.»

Aujourd'hui, dans le monde économique, dans les médias, le show-biz, la presse, l'édition, on assiste à une multiplication des «fils de-fille de», parce qu'il est de plus en plus difficile de se faire tout seul. «Dans la société des Trente Glorieuses salariales, l'éducation et le travail généraient un courant de mobilité ascendante. On assiste aujourd'hui à un véritable retour de manivelle», note Louis Chauvel. En 1968, il y avait 6% de taux de chômage dans les douze mois de la sortie des études, et on pouvait choisir son employeur plus que l'inverse: les places étaient plus nombreuses que les candidats. Aujourd'hui, c'est l'inverse. Il y a 25% de taux de chômage dans les douze mois de la sortie des études. «Malheur à qui n'a pas le soutien du capital de sa famille, estime Louis Chauvel. S'il suffisait naguère de réussir les bons concours pour entrer dans les cercles dont on était a priori exclu par la naissance, la perspective contemporaine est plus inquiétante puisqu'elle semble exiger de plus en plus d'avoir des parents ayant eux-mêmes constitué un capital économique pour se maintenir dans les cercles centraux. «Depuis vingt-cinq ans les salaires stagnent alors que le prix des loyers, par exemple, a été multiplié par quatre. Impossible d'acheter un appartement pour un jeune couple né dans le cours des années 60-70 sans famille pour l'aider. Les jeunes diplômés vivent un appauvrissement. Au sein même des classes moyennes, s'en sortiront mieux ceux que leurs parents peuvent aider en finançant les bonnes études, en aidant à l'acquisition du premier logement ou en se portant caution solidaire... Louis Chauvel dénonce «l'accumulation patrimoniale», devenue une ressource grandissante. «L'ennui, c'est qu'elle est extrêmement înégalitaire.»

Dans une société qui inscrit l'égalité au fronton des écoles, la famille est de plus en plus une clé pour la réussite. La méritocratie républicaine est en panne, y compris à l'ENA, où les enfants du sérail sont les chouchous. Les élèves de la promotion Léopold Sédar Senghor ont pointé du doigt les «héritiers généalogiques», enfants d'énarques qui, s'ils ne représentent que 0,01% d'une classe d'âge, représentent 4,4 %du total des élèves de leur promotion. Pis, ils occupent 27,7% des postes offerts dans les grands corps. Curieusement, les enfants d'énarques ont décroché des notes de stage largement supérieures à celles de leurs camarades, avec une moyenne de 9,3 sur 10, contre 7,6 pour l'ensemble de la promotion. Un comble pour ce creuset de la méritocratie républicaine. On ne peut plus, aujourd'hui, se faire seulement par son propre travail.

Capitalisme familial, les bons côtés

En France, les sociétés familiales ont le vent en poupe. Entre 1990 et 2006, elles ont progressé de 639% contre 292% pour le reste du CAC 40. «Un différentiel significatif qui prouve sur le long terme la robustesse de ces entreprises», indique une étude du groupe Oddo, qui fait de la gestion de patrimoine. Oddo propose même un fonds particulier, Oddo Génération, qui ne recèle que des valeurs familiales. Selon une autre enquête, du Crédit suisse, les entreprises exclusivement ou majoritairement aux mains d'une famille sont plus performantes que celles à l'actionnariat plus diversifié. Pour quelles raisons? Elles privilégient la stratégie à long terme sur la performance rapide, contrôlent le management et s'attachent à leur coeur de métier: ce qui guide une famille, c'est la préservation de son patrimoine. Ainsi chez BMW, la famille Quandt a empêché la direction de s'éloigner de son coeur de métier, l'automobile, alors que Daimler Chrysler s' ouvrait vers l'aéronautique et la défense, avec les ennuis qu'on sait.

Le capitalisme familial n'est pas une exception française et offre les mêmes performances dans toute la zone euro, où plus de la moitié des sociétés cotées sont des sociétés familiales. Mais le CAC 40 est l'indice européen qui compte le plus grand nombre de groupes familiaux. Et, caractéristique franco-française, les héritiers gèrent eux-mêmes l'entreprise qui leur a été transmise. Comme en Inde, en somme.

Capitalisme familial, les mauvais cotés Rares, en France, sont les groupes comme L'Oréal dirigé non pas par l'héritière Liliane Bettancourt, mais par un véritable manager. Jean-Paul Agon, le nouveau patron, a fait toute sa carrière à l'intérieur du groupe depuis sa sortie d'HEC, comme avant lui lindsay Owen- Jones. Là, c'est le diplôme de grande école qui a servi de sésame. Dans la majorité des cas, les fils ou plus rarement les filles succèdent à leur père, lorsque celui-ci leur lègue une entreprise en bonne santé. «En France, il est quasiment impossible de léguer son entreprise à l'un de ses cadres. La législation privilégie la transmission familiale», note l'économiste Thomas Philippon, qui enseigne la finance à la Stem School Of Business de New York. Il est l'auteur du remarquable Capitalisme d'héritiers Le Capitalisme d'héritiers, la crise française du travail, de Thomas Philippon, Seuil, 10,50 Euros. , qui pour 10,50 Euros a le mérite d'offrir un regard neuf sur la crise traversée par la société française.

La première mesure en faveur de la transmission des entreprises date de 2000 La série de mesures facilitant les successions votées le 22 août dernier par l'Assemblée nationale ne concernent pas les familles les plus riches, dont les patrimoines sont bien supérieurs aux nouvelles franchises de 1 50 000 Euros accordées. : elle permet, lorsque le légataire s'organise de son vivant, une réduction d'ISF et un abattement des trois quarts des droits de succession si l'héritier prend l'engagement de conserveries titres de l'entreprise pendant six ans. «Seules les familles qui n'ont pris aucune disposition anticipatrice restent lourdement (axées, dit Jean-François Humbert. notaire à Paris. Mais les familles du CAC 40 sont suffisamment bien conseillées pour s'organiser.» La loi, en exigeant que l'héritier exerce des fonctions dans l'entreprise, encourage le népotisme. «C'est comme si on sélectionnait l'équipe olympique de 2020 parmi les enfants aînés des médaillés d'or de 2000», selon le milliardaire américain Warren Buffett. En revanche, un entrepreneur ne peut léguer sa société à un cadre méritant sans être lourdement taxé.

Les enfants gâtés

«La vie ma suffisamment gâté pour que je ne me plaigne pas», a dit Arnaud Lagardère devant la commission des Finances de l'Assemblée nationale. C'est le moins qu'on puisse dire. Fils et filles de bénéficient à l'allumage d'un avantage exceptionnel et privilégié, un training d'initiés. De celui qui est destiné à hériter, sa famille s'efforce de faire «un bon». A son fils François-Henri, le self-made-man François Pinault a fait donner des cours privés pour qu'il intègre HEC. Ses marchands d'art contemporain ont également formé le goût de son fils. Mais le père a bâti son groupe à l'instinct: est-ce réellement transmissible? Lorsque le fils ou la fille à papa rejoint l'entreprise familiale, il ou elle emprunte directement l'ascenseur de l'étage «direction». Là, on lui confie une première mission et, bien encadré, il fait ses premiers pas. De Pinault Distribution qu'il dirige à l'âge de 29 ans à la direction de PPR, François -Henri Pinault n'a connu que l'entreprise paternelle. «Je suis heureux d'avoir été sélectionné pour mes seules compétences», a-t-il déclaré à Enjeux-les Echos, à peine nommé.

Le premier Playmobil de Delphine Arnault a été la société John Galliano. A 32 ans, la fille aînée de Bernard Arnault est aujourd'hui administratrice de LVMH, et directrice de la stratégie cuir et maroquinerie de Dior. Son arrière-grand-père, Etienne Savinel, était un entrepreneur du BTP et son grand-père, Jean Arnault, un industriel du Nord. Son père Bernard a créé l'empire LVMH en se lançant dans le luxe en 1984 avec la reprise de Dior. Ravissante tige blonde, Delphine Arnault est loin de ressembler à l'héritière Paris Hilton: elle a fait de bonnes études, l'Edhec et la London School Of Economies & Political Science. Une fois diplômée, elle a travaillé deux ans chez McKinsey avant de rejoindre l'entreprise de papa. A 29 ans, elle rafle un poste de directrice: du jamais-vu dans le groupe. «J'ai été observée les deux premières semaines, racontait-elle récemment. Les gens s'inquiétaient. Mais, après, tout a été normal «Volontaire, accrocheuse, Delphine ne joue pas les divas. «En voyage, elle se lève à l'aube, enchaîne les rendez-vous, veut tout savoir, se passionne pour les produits», note un témoin qui l'a vue en Italie superviser la collection d'accessoires ou la fabrication des chaussures. Certes. A diplôme égal, il n'est pas sûr que d'autres cadres auraient obtenu aussi rapidement un poste si brillant. «Ces fils de ne sont ni mauvais ni bons, ils sont moyens», note un observateur. Antoine, le jeune frère de Delphine, a lui aussi été coopté au conseil d'administration, à l'âge de 28 ans. «J'ai la chance de connaître la plupart des administrateurs, comme Albert Frère ou Arnaud Lagardère, qui est un de mes modèles», a déclaré le malheureux Antoine. Après un diplôme à Dauphine et HEC Montréal. Antoine a fait ses games sur le Net en fondant Domainoo (noms de domaine), avant de le revendre. Fin 2002, il a rejoint Vuitton, «une marque [qu'il] aime et [qu'il] sen[t]».

De la même façon, les enfants de JeanClaude Decaux (15e fortune de France), Jean-Charles et Jean-François, se partagent le pouvoir au sein du numéro un mondial du mobilier urbain. «J'aurais détesté avoir desfils à papa qui se baladent dans de belles voitures et traînent aux Deux Magots, dit l'inventeur de l'Abribus. Cela aurait été pour moi la puis grande douleur.» Ses deux fils ont fait leurs armes à l'étranger, l'un en Allemagne, l'autre en Espagne. Christian Courtin-CJarins est devenu, en 2000, président du directoire de Clarins, après plus de trois décennies passées au côté de son père, Jacques, fondateur de la société de cosmétiques. Son frère Olivier travaille avec lui. Christian Courtin verrait bien ses filles, Claire, 20 ans, et Virginie, 22 ans, le rejoindre, une fois leurs études finies. A 34 ans. Rodolphe Saadé dirige CGM-CMA. troisième groupe mondial de transport maritime en conteneurs, fondé par son père Jacques et son oncle Johnny. Patrick Partouche, 42 ans, poursuit l'oeuvre d'Isidore à la tête de la cinquantaine de casinos qui portent leur nom. Nicolas Rousselet est désormais le PDG des Taxis G7 créés par son père André.

On peut être un fils de famille sans être une quiche

On peut être un fils de famille sans être une quiche. Et même être plutôt bon. Dans ce cas, tout le monde vous cite en exemple. Chez Danone, Franck Riboud, le plus jeune fils d'Antoine, a dû faire ses preuves, et les a faites. Lorsqu'il fut nommé aclministrateur il y a quelques années, un actionnaire demanda: «Ce M. Franck Riboud, dont vous nous demandez d'approuver la nomination est-il quelqu'un de votre famille? Si oui.BSN serait- il devenu une société familiale?» Du tac au tac, Antoine Riboud répondît: «Je ne vois pas pourquoi s'appeler Riboud serait un handicap chez BSN.» Homemade, Franck Riboud a bénéficié, il est vrai, d'une formation sur le tas enviable et enviée.

Diplômé de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, il entre comme contrôleur de gestion chez Panzani, l'une des filiales les plus intéressantes du groupe, avant de peaufiner son apprentissage chez Danone et L'Alsacienne. Il acquiert une expertise à petite échelle: financière, commerciale et marketing, les trois vecteurs porteurs de l'entreprise. Mais, depuis, il a considérablement développé le groupe à l'international. D'ailleurs il doit son poste à ses seules compétences, puisque Danone est détenu en majorité par des fonds anglo-saxons, qui ne sont pas obligés de le reconduire dans ses fonctions. Il ne peut compter que sur un bloc d'actions détenues par sa famille qui se limite à 1%, et tire sa légitimité de son savoir-faire.

De la même façon, Vincent Bolloré, qui n'a hérité que des dettes de son père, ne doit sa soif de réussite qu'à lui-même (et peut-être à la ruine de sa famille, qui l'a rendu teigneux) . Martin Bouygues, treizième fortune de France, a remarquablement succédé à son père: il est aujourd'hui à la tête d'un groupe quatre fois plus important que celui légué par Francis. S'il ne gère pas en direct, il agit en actionnaire qui fixe les grandes orientations. Il est vrai que son père, Francis Bouygues, avait testé ses autres héritiers, Nicolas et Corinne, avant de les écarter au bénéfice de son fils cadet Martin, simple bachelier. Celui-ci a débuté en 1974 sur le pharaonique chantier des Halles, avant de créer Maison Bouygues avec son frère Nicolas. «Il existe aussi des familles de sériai entrepreneurs, dit Eric Tréguier, auteur du classement des fortunes de France du magazine Challenges. SurleWeb, par exemple, comme la famille Rosenblum.» En 1970, le père et l'oncle créaient Foto- vista, un énorme labo de développement photos. Les deux fils, Steve et Jean-Emile ont été des pionniers du commerce en ligne, créant notamment Pixmania avant de revendre le groupe.

A quoi sert un fils à papa?

Pourquoi accorde-t-on une telle place au fils à papa en France? «Associé au paternalisme, il constitue une stratégie efficace pour limiter les conflits sociaux: l'entreprise familiale est bien adaptée à la jungle des rapports conflictuels», note Thomas Philippon. Il y a une autre raison. Même lorsqu'il n'a pas inventé la Lune comme Arnaud Lagardère, le président honoraire des amis de Roland Garros, le «fils de» naît avec un carnet d'adresses accroché au cordon ombilical. Ce qui aide beaucoup à faire des affaires. Le fastueux mariage de Delphine Arnault avec un héritier d'une dynastie turinoise de vins et spiritueux, Alessandro Vallarino Gancia, 38 ans, déjà administrateur de LVMH, il y a deux ans, donne une idée du réseau qu'entretient sa famille. «Le gotha, la politique et le monde des affaires s'étaient donné rendezvous dans la cathédrale Saint- Jean-Baptiste de Bazas [Gironde] , classée au patrimoine de l'Unesco, où le père Benoist de Sinetry reçut le consentement des époux, devant un parterre de personnalités, raconte le chroniqueur Stéphane Bern, spécialiste des familles royales. Bernadette Chirac, qui s'offrit en prime une acclamation populaire en allant saluer les autres mariés de l'aprèsmidi, les ministres Thierry Breton, JeanFrançois Copé et Renaud Dutreil, (Nicolas Sarkozy les rejoignit pour le dîner au château d'Yquem et Renaud Donnedieu de Vabres au brunch dominical) mais aussi Hubert Védrine aux côtés de l'infante Elena d'Espagne et son époux don Jaime de Marichalar, les princesses Maria-Pia et Marie-Gabrielle de Savoie, le diadoque Pavlos de Grèce et son épouse Marie-Chantal, le prince Charles de Bourbon-Sicile, duc de Calabre (qui avait été choisi comme témoin par la mariée, ainsi que son frère Antoine Arnault, Ségolène Gallienne ou Khashayar Mahdhavi), et son épouse Camilla, ainsi que la princesse Olga de Grèce avec son fiancé le prince Aymone d'Aoste. Parmi les capitaines d'industrie avaient pris place Claude Bébéar, Jean-René Fourtou, Michel Pébereau, Ernest-Antoine Seillière, Henri Lachmann, Serge Dassault, le baron Albert Frère, mais aussi l'héritier Agnelli John Elkann et quelques célébrités internationales comme LizHurley, Eva Herzigova, Marisa Berenson...»

A quoi servent les gens créatifs, compétents ou méritants?

Le problème, en fait, c'est qu'une entreprise est faite d'hommes, et que pour les plus talentueux cette situation est frustrante. «Je comprends la détresse et la colère de certains salariés d'Airbus», a déclaré Arnaud Lagardère devant la commission des Finances de l'Assemblée nationale. Est-ce bien sûr? Que ressentent, aujourd'hui, les cadres et ingénieurs d'EADS qui ont porté l'aventure technologique et commerciale de l'A380 lorsqu'ils regardent le Ken hâlé qui est leur patron répondre en gloussant aux questions des députés à la commission des Finances de l'Assemblée nationale? «Le capitalisme français n'en est malheureusement pas au premier scandale de ce genre: les affaires Crédit lyonnais, Elf, Vivendi ou France Télécom constituent des précédents encore dans toutes les mémoires, note la revue Alternatives économiques. A chaque fois, un patron tout-puissant a plongé une grande entreprise dans de très graves difficultés, se jouant de ses actionnaires, qu'ils soient privés ou publics.» La revue accuse la culture du management à la française: entre héritage et parachutage, élitisme et esprit de clan, hiérarchies figées et autoritarisme. Un point de vue que partage Thomas Philippon, qui dénonce un capitalisme français privilégiant l'héritage, qu'il soit direct, sous forme de transmission successorale ou sociologique, sous la forme de la reproduction sociale par le diplôme ou le statut.

Pourquoi les Français sont-ils malheureux au travail?

«Pourquoi les Français sont-ils malheureux au travail?se demande de son côté Pierre Bilger, l'ancien patron d'Alstom. Avec le recul et la liberté d'esprit, lorsque je reviens âmes années de responsabilités, l'insatisfaction au travail est un élément qui caractérise l'entreprise française.» Selon l'enquête 2007 de l'Observatoire international des salariés, seuls 45% des salariés français estiment que leurs efforts sont reconnus, contre 56% en moyenne en Europe et 75% aux EtatsUnis L'enquête commandée par l'Observatoire international des salariés a été menée en févriermars 2007, auprès d'échantillons représentatifs de salariés de grandes entreprises et de la fonction publique. Sept pays ont été couverts (5 412 interviews): le G5 européen (France, Allemagne, GrandeBretagne, Italie, Espagne), les Etats-Unis, la Chine. . Quarante pour cent des salariés français seulement sont satisfaits de leurs possibilités d'évolution, contre 48% en Europe et 70% aux Etats-Unis. Aversion des Français vis-à-vis de l'entreprise? Pas du tout. La preuve, les Français travaillant dans des filiales de groupes étrangers - allemands ou américains - sur le territoire français manifestent plus de satisfaction et d'optimisme que ceux travaillant dans des groupes français. Ainsi, ils sont 58% à être satisfaits de leur rémunération (pour 45% dans les groupes français), 48% à penser que leurs efforts sont récompensés (pour 39% dans les groupes français) . De même, 38% seulement des salariés français travaillant pour des groupes étrangers jugent que leur situation se dégrade (pour 63% dans les groupes français) Le Capitalisme d'héritiers, la crise française du travail, de Thomas Philippon, Seuil, 10,50 Euros. . Pour Pierre

Bilger, les méthodes de management dans l'Hexagone ne sont pas épanouissantes: certes, le capitalisme familial est un gage de stabilité, mais il peut être un obstacle au renouveau des élites dirigeantes. Dans son étude le Capitalisme d'héritiers, la crise française du travail, Thomas Philippon a analysé sans parti pris la spécificité française. Appliquant une méthode statistique, comparative et historique de caractère scientifique à l'analyse de données fournies par l'OCDE, il arrive à une conclusion aussi simple que rigoureuse. S'il y a bien en France une crise du travail, elle n'est pas celle que l'on croit. Il n'y a pas de disparition du désir de travailler. Contrairement aux idées reçues, les Français accordent plutôt plus d'importance au travail que la plupart des Européens, et ils sont parmi les premiers à enseigner à leurs enfants à travailler dur. Bref, les Français ne sont pas des feignasses. Les travailleurs veulent travailler et les entrepreneurs veulent entreprendre. S'il y a d'un côté un désir de travailler et de l'autre une volonté d'entreprendre, où est le problème? «Les entreprises françaises ne pratiquent pas la promotion interne. En Allemagne, 60% des entreprises sont dirigées par des hommes entrés comme cadres. En France, 20%», dit Thomas Philippon. Les autres? Des fils à papa ou des parachutés de la fonction publique. «Avant la Première Guerre mondiale, déjà, on expliquait par le paternalisme le manque de dynamisme de l'économie française comparée à l'économie allemande», dit- il. Selon lui, cette situation a des racines historiques profondes: d'un côté, un syndicalisme figé dans une attitude de conflit. De l'autre, les hiérarchies rigides et le management autoritaire du capitalisme familial. Au milieu, des salariés frustrés, parce qu'ils ne peuvent pas prendre d'initiatives et que leur mérite n'est pas reconnu. Les cas de réussite en interne sont si rares qu'on les cite comme des phénomènes. La trajectoire d'un Jean-Pascal Tricoire chez Schneider Electric est une exception. Ce cadre, qui vient de succéder à Henri Lachmann, n'est pas un héritier. Il n'a fait ni HEC ni l'ENA ni Polytechnique il n'est «que» diplômé de l'Ecole supérieure d'électronique de l'Ouest Mais il a passé vingt ans à vendre Schneider autour du globe, accompagnant la croissance d'un groupe désormais très implanté à l'international. Ensemble, Lachmann et Tricoire ont fait progresser le groupe de 60% en deux ans.

A la tête de Sanofi Avenus, Jean-François Dehecq est un des autres rares exemples de cadre devenu patron. Orphelin de père à 16 ans, il est «seulement» ingénieur des Arts et Métiers et a fait sa carrière chez Elf Aquitaine, dont il a développé le pôle hygiène et santé. Même parcours pour un Christophe de Margerie chez Total, qui n'a pas fait l'X-Mines comme ses prédécesseurs. Pour un Tricoire, un Margerie ou un Dehecq, combien de boulons à la tête d'entreprises familiales? «Quand on observe le gigantesque gâchis que l'incurie d'un Arnaud Lagardère, actionnaire de référence, combinée à la soif de pouvoir d'un NoëlForgeard,aprovoqué au sein d'Airbus, on se dit que c'est au niveau de ses élites économiques, de leur recrutement et de leurs habitudes de fonctionnement que l'économie française aurait besoin d'une «rupture»», répond Guillaume Duval, rédacteur en chef d'Alternatives économiques.

Bon, maison fart quoi?

Refusant de pleurer sur le passe, beaucoup de jeunes Français, aujourd'hui, choisissent de faire leur vie au Canada, en Chine, aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, où leur diplôme dévalorisé dans l'Hexagone est recherché et respecté. Ces jeunes qualifiés trouvent à l'étranger ce qu'ils ne trouvent pas dans leurs pays. Dans les dix à vingt ans à venir, un tiers des patrons français céderont leur entreprise et 700 000 entreprises changeront de main. Le deuxième homme le plus riche d'Amérique, Warren Buffett, a légué la quasi-totalité de sa fortune de 44 milliards de dollars à la Fondation Bill & Melinda Gates, laissant une part congrue a ses héritiers naturels. Comme George Soros ou Bill Gates, il est opposé à la détaxation de l'héritage. Moins pour des motifs éthiques ou moraux que pour des raisons d'efficacité économique. «La plus mauvaise idée si l'on veut améliorer les relations dans l'entreprise, la justice sociale et la performance de l'économie française à long terme serait de supprimer l'impôt sur les successions», estime Thomas Philippon. Qui préconise une réforme en profondeur: financement des PME, représentativité des syndicats, réforme des droits de succession, mais aussi réforme de l'enseignement, puisque «le système d'éducation d'une société reflète le système social de cette société», selon Michel Crozier, sociologue. «La solution de nos problèmes n'est ni politique ni législative. Il ne faut certes pas négliger les réformes des institutions du marché du travail. Mais réformer sans s'attaquer aux raisons profondes du blocage est une démarche hasardeuse, car les sociétés humaines ont cette étrange qualité plastique qui les rend tout à la fois malléables et rigides, de sorte qu'on ne saurait longtemps empêcher les gens de faire ce qu'ils veulent, et qu'il est difficile de les amener à faire ce qu'ils ne veulent pas. On ne remettra pas durablement les Français au travail sans rendre le travail plus attractif et plus satisfaisant pour tous», écrit Thomas Philippon. Le véritable enjeu, c'est la capacité à travailler en groupe, dans le respect mutuel. Une initiation qui commence... à l'école.

Marie-Dominique Lelièvre, Marianne 2,  17 Novembre 2007

18:53 Publié dans Action psy | Lien permanent | Commentaires (0)

17/07/2009

Et pourtant elle tremble

tsunami-hits-sumatra.jpgPotéger un bâtiment contre les tremblements de terre, en le rendant comme invisible : c'est la parade qu'ont imaginée des chercheurs de l'Institut Fresnel de Marseille (CNRS, université Paul-Cézanne, Ecole centrale, université de Provence), en collaboration avec l'université de Liverpool. Leurs travaux font la couverture de la revue Physical Review Letters du 10 juillet.

La confection d'une "cape d'invisibilité", familière aux amateurs de science-fiction et aux fans de Harry Potter, excite l'imagination de très sérieux scientifiques. La première expérience, réalisée en 2006 par le physicien britannique Sir John Pendry, de l'Imperial College de Londres, avait montré qu'il était possible de courber des rayons lumineux, pour les dévier de leur trajectoire, grâce à un écran de matériaux appropriés. Mais dans une longueur d'onde n'appartenant pas au domaine du visible. D'autres équipes se sont ensuite attaquées aux ondes visibles, en les infléchissant par des structures en nanomatériaux. Il reste toutefois beaucoup de chemin à parcourir, avant de pouvoir escamoter à la vue un objet ou une personne, en détournant la totalité du spectre de la lumière visible.

C'est de ce principe que se sont inspirés les chercheurs français, en le transposant des ondes électromagnétiques aux ondes sismiques. Ils ont conçu, décrit Stefan Enoch, l'un des auteurs de l'étude, un dispositif expérimental formé d'une plaque flexible, sur laquelle est fixé un cylindre de 1 cm de hauteur et de 25 cm de rayon. Le cylindre figure l'obstacle à éviter - c'est-à-dire la zone à sécuriser -, tandis que les vibrations imprimées à la plaque simulent les ondes sismiques.

UNE DOUVE DÉFENSIVE

Tout le secret tient dans le tissage de la cape d'invisibilité. Celle-ci est faite de métamatériaux, autrement dit de matériaux de synthèse n'existant pas dans la nature et dotés de propriétés particulières. Dans le cas présent, les chercheurs ont utilisé six sortes de polymères plastiques disposés, dans un ordre précis, en dix anneaux concentriques autour du cylindre. Cette ceinture a pour effet de rendre pour ainsi dire aveugles les ondes vibratoires, qui contournent la zone sensible en suivant une ligne tangentielle.

Plus le nombre d'enceintes plastiques est élevé et plus la gamme de longueurs d'onde détournées est large. Avec 40 anneaux concentriques, il est possible d'écarter les ondes dans une bande de fréquence allant de 50 à 1 000 hertz. L'occultation n'est cependant pas parfaite. Elle est inopérante - et les équations indiquent qu'il ne peut en être autrement - contre les ondes de compression (longitudinales) et les ondes de cisaillement (transversales) qui, lors d'un séisme, se propagent à l'intérieur du manteau terrestre. Elle est en revanche efficace contre les ondes de flexion, qui se déplacent en surface ou dans les couches superficielles du sol. Une chance, puisque ces dernières provoquent les dégâts les plus sérieux, en ébranlant horizontalement les fondations des édifices.

Car l'objectif est de passer du modèle de laboratoire aux protections parasismiques. Une cape d'invisibilité pourrait être déployée autour d'une maison, d'une école ou d'un hôpital, comme une douve défensive contre les secousses telluriques. Cette nouvelle étape, souligne Stefan Enoch, exige un travail en collaboration avec des spécialistes d'autres disciplines. Des géologues, d'abord, le comportement de la croûte terrestre étant autrement plus complexe que celui d'une plaque flexible. Des architectes, ensuite, pour intégrer le système aux fondations des bâtiments et élaborer les métamatériaux les mieux adaptés.

D'autres applications, à plus petite échelle, sont envisageables. Par exemple dans l'automobile et l'aéronautique, pour effacer les vibrations des moteurs de voiture, ou certaines contraintes mécaniques s'exerçant sur les avions et les hélicoptères.

Les chercheurs de l'Institut Fresnel avaient déjà conçu, en 2008, une cape d'invisibilité contre les vagues. Des plots rigides en aluminium, disposés en cercles concentriques dans un bassin d'eau animée d'un mouvement ondulatoire, permettent de créer, au centre, une zone sans turbulences. Ce système, qui va maintenant être testé en conditions réelles, pourrait être exploité en aquaculture, en facilitant l'implantation de bassins d'élevage en pleine mer, dont l'agitation serait ainsi neutralisée. Il pourrait encore servir à la protection d'installations marines comme les plateformes offshore, d'infrastructures portuaires ou de zones côtières sensibles. Voire même, un jour, déjouer les tsunamis.

Pierre Le Hir, Le Monde, 17 juillet 2009.

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16/07/2009

Péril jaune

yann-arthus-bertrand-cheveaux_3.jpgUne fois de plus la presse occidentale aborde la Chine qu’elle connaît mal au travers du prisme idéologique de la Guerre froide. Ainsi le conflit ethnico-social entre ouigours et hans donne lieu à une récitation sur l’oppression du « régime » de Pékin. Domenico Losurdo démonte ce préjugé.

Vous vous souvenez de ce qui arrivait pendant les années de Guerre froide, et surtout dans sa phase finale ? La presse occidentale n’avait de cesse d’agiter le thème des réfugiés qui fuyaient la dictature communiste pour conquérir leur liberté. Dans la seconde moitié des années 1970, après la défaite infligée au gouvernement fantoche de Saigon et aux troupes d’occupation états-uniennes, le Vietnam enfin réunifié était décrit comme une énorme prison, d’où s’enfuyaient désespérés les boat people, entassés sur des bateaux de fortune au péril de leur vie. Et, avec les variations dévolues à chaque cas, ce motif était récurrent à propos de Cuba, de la République démocratique allemande et de tout autre pays « excommunié » par le « monde libre ». Aujourd’hui, tout le monde peut constater à quel point, depuis les régions orientales de l’Allemagne, de la Pologne, de Roumanie, d’Albanie etc., malgré la liberté finalement conquise, le flux migratoire vers l’Occident continue voire s’accentue ultérieurement. Si ce n’est que ces migrants ne sont plus accueillis comme des combattants de la cause de la liberté, mais souvent repoussés comme des délinquants, du moins potentiels.

 

Les modalités de la grande manipulation se révèlent à présent claires et évidentes : la fuite du Sud vers le Nord de la planète, de la zone moins développée (où se situait aussi le « camp socialiste ») vers la zone plus riche et développée, ce processus économique a été transfiguré par les idéologues de la guerre froide comme une entreprise politique et morale épique, exclusivement inspirée par le désir sublime d’atteindre la terre promise, à savoir le « monde libre ».

 

Une manipulation analogue est encours sous nos yeux. Comment expliquer les graves incidents qui en mars 2008 se sont déroulés au Tibet et qui, à une plus grande échelle, éclatent ces jours-ci au Xinjiang ? En Occident, la « grande » presse d’ « information » mais aussi la « petite » presse de « gauche » n’ont pas de doute : tout s’explique par la politique liberticide du gouvernement de Pékin. Et pourtant, un fait devrait nous faire réfléchir : le fait que la fureur des manifestants, bien plus que les institutions d’État, prenne pour cible les Hans, et surtout les magasins des Hans. Et pourtant, on peut lire sur n’importe quel livre d’histoire que dans le Sud-Est asiatique (dans des pays comme l’Indonésie, la Thaïlande, la Malaisie) la minorité chinoise, qui grâce souvent à son passé de culture d’entrepreneurs exerce un poids économique nettement supérieur à sa dimension démographique, est régulièrement « bouc émissaire et victime de véritables pogroms ». Oui, dans le Sud-Est asiatique « la réussite économique des Hua qiao (des Chinois d’outre-mer) s’est en effet accompagnée de jalousies, qui aboutissent régulièrement à des explosions de violence anti-chinoises qui viennent parfois troubler les relations diplomatiques. Ce fut le cas notamment en Malaisie, tout au long des années 1960, et en Indonésie en 1965, lorsque les troubles internes sont prétexte au massacre de plusieurs centaines de milliers de personnes. Trente ans plus tard, les émeutes qui entourent la chute du dictateur Suharto en Indonésie qui s’en prennent systématiquement à la communauté chinoise, viennent rappeler la fragilité de la situation ». Ce n’est pas un hasard si la haine contre les Chinois a souvent été comparée à la haine contre les juifs.

 

Avec le développement extraordinaire que sont en train de connaître le Tibet et le Xinjiang, dans ces régions aussi tendent à se reproduire les pogroms contre les Hans, qui sont attirés par les nouvelles opportunités économiques et qui voient souvent leurs efforts couronnés de succès. Le Tibet et le Xinjiang attirent les Hans de la même façon que Pékin, Shangai et les villes les plus avancées de la Chine attirent les entrepreneurs et les techniciens occidentaux (ou Chinois d’outre-mer) : ceux-ci jouent souvent un rôle important dans des secteurs où ils peuvent encore faire valoir leur spécialisation supérieure. Cela n’a pas de sens d’expliquer les graves incidents au Tibet et au Xinjiang par la théorie de l’ « invasion » han, théorie qui ne fonctionne certes pas pour le Sud-Est asiatique. Par ailleurs, même en Italie et en Europe, la lutte contre l’ »invasion » est le cheval de bataille des xénophobes.

 

Mais revenons maintenant au Xinjiang. Voilà comment est décrite la situation en cours, en 1999, sur la revue Limes du général italien Fabio Mini : un extraordinaire développement est en cours et le gouvernement central chinois est engagé à « « financer, presque sans se préoccuper du retour sur investissement, d’immenses travaux d’infrastructure ». À ce qu’il semble, le développement économique va de pair avec le respect de l’autonomie : « La police locale est composée pour la majeure partie de ouigurs ». Malgré cela, l’agitation séparatiste ne manque pas, « partiellement financée par des extrémistes islamistes, comme les talibans afghans ». Il s’agit d’un mouvement qui « se mêle à la délinquance commune », et qui se couvre d’« infamies ». Les attentats semblent prendre d’abord pour cible les « ouigours tolérants ou "collaborateurs" », ou les « postes de police », contrôlés, comme nous l’avons vu par les ouigours. Dans tous les cas, concluait le général Mini, qui ne cachait pourtant pas ses sympathies géopolitiques pour la perspective séparatiste, « si les habitants du Xinjiang étaient appelés aujourd’hui à un referendum sur l’indépendance, ils voteraient probablement en majorité contre » [1].

 

Et aujourd’hui ? Dans la Stampa Francesco Sisci écrit de Pékin : « De nombreux Hans d’Urumqi se plaignent des privilèges dont jouissent les ouigours. Ceux-ci, en effet, en tant que minorité nationale musulmane, à niveau égal, ont des conditions de travail et de vie bien meilleures que leurs collègues hans. Un ouigour a la permission, au bureau, d’interrompre plusieurs fois par jour son travail pour accomplir les cinq prières musulmanes traditionnelles quotidiennes […] Ils peuvent en outre ne pas travailler le vendredi, jour férié musulman. En théorie, ils devraient récupérer cette journée en travaillant le dimanche. Mais, de fait, le dimanche, les bureaux sont déserts […] Un autre aspect douloureux pour les Hans, soumis à la dure politique d’unification familiale qui impose encore l’enfant unique, est le fait que les ouigours peuvent avoir deux ou trois enfants. En tant que musulmans, ensuite, ils ont des allocations en plus de leur salaire « étant donné que, ne pouvant pas manger de porc, ils doivent se replier sur l’agneau, qui est plus cher » [2].

Cela n’a pas de sens, alors, comme le fait la propagande pro-impérialiste, d’accuser le gouvernement de Pékin de vouloir effacer l’identité nationale et religieuse des ouigours.

Évidemment, outre, d’un côté, le danger représenté par des minorités empoisonnées, dans certains secteurs, par le fondamentalisme, et d’un autre côté excitées par l’Occident, il faut ne pas oublier le danger du chauvinisme han, qui se fait aussi sentir ces jours-ci : et c’est un problème sur lequel le Parti communiste chinois a toujours attiré l’attention, de Mao Tsé Toung à Hu Jintao. Ceux qui, à gauche, sont enclins à transfigurer le séparatisme des Ouigours feraient bien de lire l’interview donnée, quelques semaines avant les derniers événements, par Rebiya Kadeer, la leader du mouvement séparatiste ouigour. Depuis son exil états-unien, parlant avec une journaliste italienne, voici comment s’exprime la dame susnommée : « Tu le vois, tu te comportes comme moi, tu as la même peau blanche que moi : tu es indo-européenne, tu voudrais être opprimée par un communiste à la peau jaune ? » [3]. Comme on le voit, l’argument décisif n’est pas la condamnation de cette « invasion » han et n’est même pas l’anticommunisme. Plutôt, la mythologie aryenne, ou « indo-européenne », exprime-t-elle toute sa répugnance pour les barbares à la « peau jaune ».

Le « péril jaune » fait encore recette

Que se passe-t-il dans le Xinjiang ?

par Domenico Losurdo

Le réseau Voltaire, 15 juillet 2009

Domenico Losurdo

Philosophe et historien communiste, professeur à l’université d’Urbin (Italie). Dernier ouvrage traduit en français : Nietzsche philosophe réactionnaire : Pour une biographie politique.

 

Fatal war game

abaq.jpgLe Dauphin a émergé de l’eau face aux baigneurs en villégiature à Eilat, le port israélien dans le golfe d’Aqabah en Mer Rouge. Ce n’était cependant pas un cétacée, mais un Dolphin, un des sous-marins israéliens armés de missiles nucléaires. La nouvelle a fait sensation. Ce n’est pourtant pas un mystère que les Dolphin croisent en Mer Rouge pour tenir l’Iran sous leur ligne de feu : nous l’avons écrit il y a sept ans. [1]. Les trois premiers sous-marins de cette classe, dotés des systèmes de navigation et de combat les plus sophistiqués, ont été fournis à Israël par l’Allemagne, dans les années 90, sous forme de don. Sur requête israélienne, aux six tubes de lancement de 533 mm, adaptés aux missiles de croisière à courte portée, on a ajouté dans chaque sous-marin quatre tubes de 650 mm, pour le lancement de missiles de croisière nucléaires à longue portée : les Popeye Turbo, qui peuvent atteindre un objectif à 1 500 kms. Ce sont des missiles dérivés des missiles états-uniens, dont la société israélienne Raphaël et Lokheed-Martin ont réalisé aussi, conjointement, une version pour avions.

En 2010, aux trois sous-marins de combat nucléaires s’en ajouteront deux autres, toujours fournis par l’Allemagne. Ils sont construits par les chantiers Howaldtswerke-Deutsche Werft AG pour 1,27 milliards de dollars, dont un tiers financé par le gouvernement allemand. Le Jérusalem Post confirme que les deux nouveaux sous-marins aussi, dont le sigle est U-212, sont construits selon les “spécificités israéliennes” : ils ont une plus grande vitesse (20 nœuds) et un plus grand rayon d’action (4 500 km) et sont plus silencieux pour pouvoir s’approcher des objectifs sans être identifiés.

Selon les experts nucléaires, un des trois Dolphins fournis par l’Allemagne, est gardé pour la navigation en mer Rouge et dans le Golfe Persique, l’autre en Méditerranée, et le troisième reste en réserve. Avec l’ajout de deux autres, le nombre de ceux qui sont en navigation, prêts à l’attaque nucléaire, pourra être doublé. Et ceci n’est qu’une partie des forces nucléaires israéliennes, dont le potentiel est estimé à 200-400 têtes nucléaires, avec une puissance équivalente à presque 4 mille bombes d’Hiroshima, et dont les vecteurs se montent à plus de 300 chasseurs états-uniens F-16 et F-15, et environ 50 missiles balistiques Jericho II sur rampes de lancement mobiles. Ces armes et d’autres armes nucléaires sont prêtes au lancement 24h sur 24.

Le gouvernement israélien, qui refuse de signer le Traité de non-prolifération, ne reconnaît pas qu’il possède des armes nucléaires (dont l’existence est reconnue par l’Agence internationale pour l’énergie atomique), mais laisse entendre qu’il les a et peut les utiliser. Ainsi s’explique pourquoi le Dolphin est apparu sous les yeux des baigneurs d’Eilat et pourquoi le Jerusalem Post informe qu’il a transité par le Canal de Suez, au retour d’une manœuvre en Mer Rouge. Comme l’écrit ce même journal, c’est “un signal à l’Iran”. En d’autres termes, une façon de faire comprendre à l’Iran et à d’autres pays de la région, lesquels ne possèdent pas d’armes nucléaires, qu’Israël, par contre, en a et est prêt à les utiliser.

Dernier « signal d’avertissement à l’Iran », la nouvelle, rapportée par Haaretz, qu’hier, deux autres navires de guerre israéliens, le Hanit et le Eilat, ont traversé le Canal de Suez en direction de la Mer Rouge. Le Hanit y avait déjà transité en juin avec le sous-marin Dolphin. Ceci implique un accord israélo-égyptien de fonction anti-iranienne. Les sources militaires israéliennes elles-même parlent d’un « changement de politique », qui permet aux unités de la marine de transiter librement par le Canal. C’est ce qu’a confirmé le ministre égyptien des Affaires étrangères, Ahmed Aboul Gheit, qui a qualifié de « légitime » l’utilisation militaire du Canal de Suez par Israël, établie par « un accord entre Le Caire et Jérusalem ». Il existe donc une liaison stratégique plus étroite entre la L’Iran dans le colimateur des Dauphins

par Manlio Dinucci*

Après avoir nié avec véhémence avoir autorisé la marine israélienne à utiliser le canal de Suez, le gouvernement égyptien a admis l’évidence. Il a alors évoqué l’application de la Convention de Constantinople —autorisant le passage d’un bâtiment militaire pouvu qu’il ne soit pas menaçant envers le pays hôte— pour mieux masquer les accords de défense israélo-égyptiens. Mais aviez-vous réalisé qu’Israël —puissance nucléaire de facto associée à l’OTAN— peut désormais positionner ses missiles n’importe où dans les cinq océans ?

Méditerranée, la Mer Rouge et le Golfe Persique.

Et tandis qu’Israël s’exerce à l’attaque nucléaire contre l’Iran, les leaders du G8 (quasiment tous souteneurs actifs du programme nucléaire iranien), dénoncent « les risques de prolifération posés par le programme nucléaire iranien », dans les documents approuvés à L’Aquila le 8 juillet « au cours du dîner ».

Manlio Dinucci

Géographe et géopolitologue. Derniers ouvrages publiés : Geograficamente. Per la Scuola media (3 vol.), Zanichelli (2008) ; Escalation. Anatomia della guerra infinita, DeriveApprodi (2005).

Voltaire, le réseau, 15 juillet 2009.

"Et c'est ainsi qu'YHW est grand", pouvons-nous ajouter en conclusion, à la manière du maître.

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15/07/2009

Paris-Berlin-Moscou

Forêt.jpgLes chiffres. Depuis plusieurs années, la Russie connaît une surmortalité des hommes. " Un homme sur trois meurt entre 20 et 60 ans ", explique Anatoli Vychnevski, directeur de l'Institut de démographie de Moscou. Les hommes russes ont une espérance de vie plus basse qu'au Bangladesh : 61,4 ans (73 ans pour les femmes), contre 63, 8 ans dans les années 1960.

Résultat : entre 1993 et 2009, la population du pays est passée de 148, 9 millions d'habitants à 141,9. Et le comité d'Etat aux statistiques a calculé que la Russie perdrait, de 2008 à 2025, 11 millions de personnes.

Les causes. Le tabagisme, la mauvaise alimentation et surtout l'alcoolisme, à l'origine de 500 000 morts par an, sont les principales causes du déclin de la population.

De plus, la santé publique dispose de peu de moyens : 4,2 % du PIB russe y était consacré en 2007 contre 8 % à 10 % dans les pays occidentaux. La crise démographique, aussi due au vieillissement, a des origines plus anciennes que les difficultés dues à la transition des années 1990 : " Le pays ne participe plus à la baisse de la mortalité depuis plus de quarante ans ", affirme une étude parue au début de l'été.

Les remèdes. Grâce au doublement des allocations familiales et à la création d'une prime de maternité, la natalité a augmenté de 4 % au premier trimestre par rapport à 2008. Mais les démographes russes jugent cette croissance " temporaire ".

Seul le recours à l'immigration pourrait compenser la décroissance naturelle et maintenir un niveau acceptable de population active. Ainsi, les terres russes limitrophes de la Chine, qui ne sont plus cultivées faute de paysans, attirent les travailleurs chinois.

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